Jean-Pierre Otte ou quand la poésie est prescription symphonique
Sinfonia, la délivrante est une poésie à prescrire, non comme un remède quelconque, mais comme une possibilité que la poésie soit autre chose qu’une itération récitatrice, un ronéotypage du Même : avec Otte, elle s’apparente à une « clémence de l’invisible » réduisant « à rien les contraintes » ; à partir de ce néant bienfaisant, « les gestes se désagrègent » et le monde « se décompose en couleurs d’icône ».
Dans ce splendide acte, où la voix de Zarathoustra se mêle aux chants géorgiques, « égarés dans l’égarement général », Otte touche à la nature même de la poésie : on ne sait pas comment elle est « faite » ni pourquoi elle nous émeut. La poésie est sans causes ni effets. Elle est toujours « incréée », subjuguant le temps, annihilant l’espace, très éloignée du « monde des enchères ». Elle s’incarne « dans un ultime retour de flamme sur le cercle des cendres ». Elle est ce qui n’est pas tout en étant le maximum de ce qui peut être. Elle jongle sans balle.
Jean-Pierre Otte atteint le sommet au milieu des plaines et des plateaux, mais ne scrute personne de haut, car il est ce que nous devrions être dans la révolution des intimités. Sa poésie est « une éclaircie inespérée » qui endure le rayon solaire supplémentaire avec l’inattention du nuage qui menace et qui conserve « au creuset (de lui-même) la seule image d’une femme assise sur ses talons ». Sa poésie confond le Rhône et la Loire dans une démence de deltas futurs. Elle a le goût du lendemain et se réactualise sans cesse « dans l’improbable nouveauté ».
C’est si beau qu’une critique est inutile, voire malséante. Écoutons ou plutôt laissons-le-nous écoper pour atteindre ce vide positif qui est la palpation même de l’art poétique : « Lorsque la nuit était tombée à grands flottements d’ombre / et plus justement / en ombres éparses qui se rapprochaient, se cousaient les unes aux / autres et constituaient ainsi le manteau de la nuit, opaque, profond/ et peut-être sans fond, / avec ses trouées, ses abîmes noirs et ses serpents d’étoiles… » Comme pour les écrits de Léon Bloy, il faudrait tout citer, car Otte peuple tout. Sa paume forme un univers sur les rebords duquel ses vers sont des légionnaires en flanelle, légers, brutalement légers, qui conquièrent tout schuss notre espace mental et le garnissent de leurs désenclavements. Sa poésie dessemèle nos pas lourds et l’on s’excave de la saison « où chacun s’irréalise…
Comme si le cœur lui-même n’était qu’un genou dans un agenouillement ». Otte tient la poésie debout telle une girafe surmontée par une girafe sur un pylône à haute tension. Plus que jamais, avec Otte, la poésie configure la poétique quantique, là où le temps « que l’on croyait réel et qui n’avait qu’une consistance onirique » devient une métaphore du non-espace dans « un mouvement large et illusoire d’un large et profond renouvellement ». Lorsqu’il touche à cette profondeur, le poème se transforme en un « frôleur de filles… Une marge d’ombre » ou une coulisse qu’on ne souhaite plus quitter tant elle tunnélise le reste.
Cette musique des coulisses coulisse en nous si intensément que, dans l’être – dans l’énormité de sa petitesse – germent les éléments « d’une substance à suspicion ». Y aurait-il réellement un cheminement vers ce que nous ne sommes pas encore ? Pourrions-nous poétiquement devenir ce que nous sommes « pour offrir moins de surface à la torpeur ? »
Otte nous ouvre la voie ottenne pour « échapper à l’ère de la démence / où tout un chacun se serait retrouvé exproprié de lui-même ». Être soi ne suffit pas, puisqu’il ne s’agit pas de se trouver soi-même, mais d’être dans l’intensité de ce qu’on ne sait pas être encore. Après tout, notre « mémoire n’est qu’un salon mi-éclairé en pleine forêt obscure », alors qu’elle n’apparaît comme tréfonds poétique que si elle devient le soupirail du futur.
Il n’y a donc pas d’alternative : lire Otte ou sombrer dans un « silence souverain ». Dans cette symphonie, lire enlise si peu que ce « ou bien ou bien » n’a plus aucun fondement : s’imprégner de Sinfonia pour s’enticher du silence ! Quoi qu’il soit, Otte nous prodigue un « désir presque véhément d’élévation » et la poésie freine ainsi sa propre soif d’annulation par le jeu « des grammaires pareilles à des grimoires de ciel constellé ».
Otte dénote fastueusement en ennemi juré des malfrats de l’âme. Au-delà de sa « distillerie d’idées inédites », Otte nous lie « à la figure sensible de l’esprit et aux alvéoles de l’âme ». La poésie en sort grandie et ce n’est pas une question de décimètre.
valery molet