Jean Daive, L’Exclusion

Jean Daive, L’Exclusion

L’empêchement

L’Exclusion est le nom de la partition du pianola, cet instrument électrique qui reproduit des sons à partir de rouleaux en papier ou de carton perforé. Cette partition est à la fois son et vision. Sous ce titre, Jean Daive lie essai et poésie. L’auteur y rassemble tout ce qui le touche : les artistes, leur corps, paroles et œuvres mais aussi paysages, méditations, légendes, noms communs et noms propres, citations et traces.
L’exclusion est donc moins ce qui exclu que ce qui transperce. C’est une propédeutique à l’existence. Elle permet de faire comprendre ce que l’être ignore : « Il y a en nous la manifestation d’un état de choses laissant supposer la présence d’un mécanisme mental qui imposerait les phénomènes de conscience propres à représenter la mémoire sous forme d’images ». Ce qui nous transperce assure ainsi notre identité, nous exclut de nos rebuts afin que l’être s’émette. Et Daive reste explicite : « Pour parler il faut se piquer », « Pour parler il faut être piqué ». Sans dérangement, rien ne se passe.

Le poète en appelle aux nécessaires échardes par « l’art de la citation » et « le génie du lieu ». Dans une perspective chère à Blanchot, il évoque le « mourir » qui ouvre à la renaissance ici à travers Vermeer, Piero della Francesca, Giotto mais aussi Rauschenberg, Balthus, Buraglio, Bacon ou Beuys. Plus comme un Aby Warburg qu’un Malraux, l’auteur multiplie, pages après pages et photos miroirs, ce qui ralentit et nourrit la mémoire vers la seule présence. Moins que la suppression et l’anéantissement du monde, l’auteur féru de peinture et d’histoire de l’art, amoureux de l’érudition, trouve l’essence d’une paradoxale présence.
La réalité se constitue en images. Elles sont autre chose que la possession carnassière des apparences, autre chose que cette mimèsis en laquelle, depuis la Renaissance italienne, elles se sont selon lui splendidement fourvoyées et dont le prétendu « réalisme » représente la forme la plus détestable.

Daive se barricade contre l’invasion de cette sorte d’espoir jugé illégitime. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’en une telle exclusion l’être se referme sur lui-même. D’autant que tout devient « objet » pour la peinture – sans excepter les états d’âme, les rêves et même les cauchemars. L’artiste apprend ainsi ce que tout peintre et tout poète doivent cultiver : un empêchement particulier.

jean-paul gavard-perret

Jean Daive, L’exclusion, éd. Galerie Jean Fournier, 2015,  230 p. – 20,00 €.

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