Jean-Christophe Portes, Emma, la Reine de Fer
Quel destin !
Emma, jeune fille de seize ans, est à Old Minster pour se marier avec Æthelred II, roi d’Angleterre, âgé de trente-quatre ans. C’est son frère aîné, le duc Richard II de Normandie qui a consenti à l’union à la demande d’Æthelred pour concrétiser un traité de paix entre les deux nations. Elle est la caution de cet accord pour que les Danes ne viennent plus saccager le royaume d’Angleterre. Elle ne parle pas la langue et se retrouve quasiment seule dans ce monde nouveau pour elle, ressentant l’hostilité de ceux qui l’entourent.
Un incident mineur lui fait comprendre que les membres de sa petite suite n’ont aucun poids dans ce nouvel univers, qu’ils sont trop faibles face à la meute de loups. Elle décide de trouver d’autres soutiens plus féroces, aux crocs plus puissants pour faire sa place. Et l’arrivée d’Alfrida, la Reine mère, avec de soi-disant arrêts du Conseil royal, prouve l’urgence de concrétiser sa décision…
Ce livre impose dès le début un récit historique qui revisite la figure d’Emma de Normandie, la future reine d’Angleterre, avec une intensité dramatique remarquable. La première partie du roman pose les fondations d’une fresque politique et humaine où s’entremêlent violence, stratégie, survie et pouvoir.
Emma de Normandie est l’un des rares personnages féminins du Moyen Âge à avoir régné sur l’Angleterre aux côtés de deux rois différents. Le romancier en fait une protagoniste complexe, lucide, résiliente, dont la trajectoire romanesque épouse les secousses d’un royaume en guerre. C’est un pays ravagé par les raids vikings, qui depuis des décennies pillent, incendient et terrorisent les populations. La jeune femme découvre une cour anglaise minée par les intrigues, la corruption et la méfiance. Son époux est un être tourmenté, qui a accédé au trône après l’assassinat de son frère, qui est dominé par une mère cruelle et par ses propres démons.
Pour survivre, être autre chose qu’une pondeuse d’enfants, elle va mobiliser son intelligence et développe une capacité d’observation aiguë, un sens politique précoce, une lecture fine des rapports de force, une aptitude à anticiper les dangers et une maîtrise de la parole et du silence.
Sur les pas d’Emma, donnée en otage pour sceller une fragile trêve, Jean-Christophe Portes fait découvrir une époque, un royaume d’Angleterre, les liens plus ou moins belliqueux entretenus avec d’autres États du Nord comme le Danemark, la Norvège, l’Islande, une partie de la Hollande et la Normandie. Il revient sur le terme de Viking qui, fruit de recherches documentaires approfondies, ne désignait pas une nationalité mais une pratique commerciale et/ou guerrière.
De ces temps reculés du haut Moyen-Âge, il reste peu d’archives hormis des mémoires écrits par des moines chroniqueurs, toujours sur commande. La vie était chiche et se déroulait au rythme des saisons. Pour les gens du peuple, l’espérance de vie était de trente à trente-cinq ans.
Cette première partie de la vie d’Emma est un roman historique ardent, où une jeune femme doit s’ingénier à survivre dans un monde cruel pour devenir l’une des figures politiques les plus influentes de son époque. Jean-Christophe Portes livre un texte captivant, une reconstitution exceptionnelle portée par le souffle narratif qui lui est habituel.
serge perraud
Jean-Christophe Portes, Emma, la Reine de Fer, City Éditions, avril 2026, 384 p. – 20,90 €.