Jean Andreau, Raymond Descat, Esclave en Grèce et à Rome

Jean Andreau, Raymond Descat, Esclave en Grèce et à Rome

Les auteurs cherchent à comprendre et à décrire l’esclavage comme un phénomène pris dans sa globalité…

Esclave en Grèce et à Rome, Jean Andreau et Raymond DescatÀ Rome, des esclaves pouvaient posséder d’autres esclaves. Juridiquement, ces vicarii – esclaves d’esclaves – restaient la propriété du maître mais dans la pratique, ils étaient gérés et exploités par un esclave dans le cadre de son pécule.
Voilà une des réalités originales de l’esclavage que Jean Andreau présente dans sa récente collaboration avec Raymond Descat. Les deux historiens sont des spécialistes de l’économie antique : Jean Andreau, directeur de recherche à l’EHESS, s’occupe de l’histoire économique du monde romain tandis que Raymond Descat, de l’université de Bordeaux, travaille davantage sur le monde grec. Ils n’en sont pas à leur première entreprise commune : en 1994, ils avaient déjà publié ensemble un livre sur les échanges dans l’Antiquité et le rôle de l’État.

 

Les auteurs cherchent à comprendre et à décrire l’esclavage comme un phénomène pris dans sa globalité dans le cadre des sociétés grecques et romaines, qui furent si proches l’une de l’autre. On sent bien l’obsession des auteurs de dégager des règles, des normes d’une pratique sociale qui seraient aussi bien propres à chacune de ces sociétés qu’applicables à l’Antiquité en général.

L
’ouvrage suit une progression simple, à la fois logique et comparative. D’une définition de l’esclavage on arrive à une tentative d’évaluation quantitative pour ensuite analyser les formes différentes de l’esclavage. L’ouvrage se clôt sur la description des diverses manières dont un esclave peut quitter sa condition. Les démonstrations sont toujours nuancées, exemptes de considérations à l’emporte-pièce : le spécifique, le particulier n’est jamais oublié ; le principal intérêt de l’ouvrage réside dans cette tension permanente entre la règle d’une part, et les faits irréductibles, tenaces, qui ne cadrent pas avec elle ni ne s’inscrivent dans les normes qu’elle pose d’autre part.

L’esclavage : gros problème. Il est comme un absent tellement présent. Absent des sources en général, mais présent entre les lignes. Les affranchis en parlent peu. Il est difficile à chiffrer. Mais les sociétés antiques étaient bien des sociétés esclavagistes, et l’esclavage avait un rôle majeur dans leur organisation interne. L’esclave est présent dans tous les secteurs socio-économiques : l’administration, le commerce – où il pouvait disposer d’une grande autonomie – les mines, les campagnes…
Dire de l’esclave qu’il est en bas de l’échelle sociale est une erreur car on le retrouve à tous les niveaux. Il fait tourner la machine. Mais l’esclavage est un phénomène multiforme, donc difficile à appréhender : quoi de commun entre un esclave de l’administration impériale qui a de fortes chances d’être affranchi et un captif de guerre, condamné à travailler dans les mines ? Sans compter qu’un esclave, censé ne pas prendre part à la guerre, est parfois contraint de la faire.

L’esclavage a constitué une réalité sociale dont une écrasante majorité s’est accommodée. Mais on se rend compte que les sociétés antiques n’ont jamais totalement résolu ce paradoxe : l’esclave n’est qu’un outil, de la matière, mais il est aussi un être humain… Un être humain qui se reproduit – faut-il les laisser se reproduire ? – qui espère, qui désespère et se suicide ou se révolte parfois.
L’esclavage est ainsi passé au crible sans prétention à l’exhaustivité, mais de manière très détaillée. Chios était une plaque tournante du commerce des esclaves dans le monde grec ; l’origine des esclaves comptait dans le prix qu’on leur attribuait et dans l’emploi qu’on allait leur assigner. L’approche globale du phénomène permet d’en établir à la fois une géographie et une sociologie.

Cet ouvrage, fort érudit, est néanmoins accessible ; son approche originale et pourtant essentielle permet de mieux comprendre les sociétés grecques et romaines de l’Antiquité. Comme l’a expliqué récemment l’historien Maurice Sartre, Depuis la belle synthèse d’Yvon Garlan, (Les Esclaves en Grèce ancienne, La Découverte, 1982) aucune mise à jour de nos connaissances n’avait été tentée avec une telle maîtrise.
La rareté des sources et leur côté lacunaire expliquent parfois certaines redondances, comme pour insister sur certains points, faire mieux ressortir ce qui n’apparaît qu’en creux – comme pour en appeler à notre vigilance critique. Car cette synthèse a les résonances d’un discours de la méthode simple, clair et mesuré grâce auquel on apprend bien plus sur l’esclavage qu’avec de grandes théories générales.

J’aime cette façon d’envisager l’histoire quand elle empêche de dire n’importe quoi ; j’aime la probité intellectuelle de celui qui dit précisément ce qu’il sait et ce qu’il ne sait pas.
Unité du principe mais diversité des situations. Comprendre cela, rien que cela, voilà, au-delà même de la question de l’esclavage, une démarche qui mérite tout notre intérêt, car elle nous permet d’adopter cette posture modeste et honnête qui doit être celle de tout chercheur de vérité.

camille aranyossy

   
 

Jean Andreau, Raymond Descat, Esclave en Grèce et à Rome, Éditions Hachette coll. « Littératures », 2006, 320 p. – 22,00 €.

 
     
 

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