Julien Green, Le Grand Large du soir (Journal 1997-1998)
Voici les ultimes pages du monumental Journal que Julien Green a tenu depuis 1919 jusqu’au 1er juillet 1998, quelques semaines avant sa mort
Reportons-nous un instant au dictionnaire : Julien Green, de son vrai nom Julian Hartridge Green, écrivain de langue française d’ascendance américaine, né à Paris en 1900, protestant converti au catholicisme. Une œuvre hantée (par le problème du Bien et du Mal), embrassant tous les genres (sauf un, la poésie) : le roman (Mont-Cinère, Adrienne Mesurat, Leviathan, Moïra parmi les plus cités), la nouvelle (Le Voyageur sur la terre), l’autobiographie (Jeunesse, Partir avant le jour…), le théâtre (L’Ennemi, L’Ombre, Sud), le pamphlet (Pamphlet contre les Catholiques de France), le récit de voyage (Journal du voyageur), le journal, enfin.
Le journal de Julien Green est monumental. Sa rédaction commence en 1919 (On est si sérieux quand on a dix-neuf ans) pour s’interrompre en 1997 (En avant par-dessus les tombes). Restaient pourtant, de ce journal qui comptait jusqu’alors dix-sept tomes, les ultimes pages, celles couvrant la période de 1997 à 1998, le 1er juillet 1998 précisément, quelques semaines avant le dernier voyage.
La veille, en fin de matinée, rapporte Jean-Éric Green, son fils adoptif, Julien Green s’est assis comme depuis des années à ce qu’il appelle son « banc de galérien », devant lui le carnet de son Journal ouvert sur la table. Vers midi, il fait part de son souhait d’aller s’étendre un moment, mais il prie qu’avant cela on détruise la page qu’il vient de couvrir de sa minuscule écriture. Pourquoi ? Qu’a-t-il écrit sur cette page ? Ces questions demeureront à jamais en suspens. Jean-Éric Green a à cœur d’exaucer le vœu de son père comme, quelque temps auparavant, alors que ce dernier ne peut désormais se mouvoir sans s’asseoir sur des chaises disposées à cet effet dans son appartement tous les quatre mètres, il lui a apporté le portrait de son cher Novalis que le vieillard souhaitait admirer une fois de plus, et viendra plus tard à lui faire la lecture de ses classiques préférés, fidèles compagnons jusqu’à la fin, le 13 août 1998.
Le Grand Large du soir figure la coda d’une partition incessamment vouée à Dieu, à l’amour, à l’amitié, à la beauté. Et d’abord à l’écriture, naturellement. Si le corps n’obéit plus comme il le voudrait, le grand âge ne fléchit ni n’entaille la vigueur ni la liberté d’esprit du vieil homme. Pas plus que le goût de vivre : J’éprouve certains jours une lassitude d’être. C’est nouveau, car j’ai le goût profond de la vie, mais le corps rêve de son corps glorieux, que sera chacun d’entre nous, le jour où nous serons enfin nous-mêmes, sans avatar d’aucune sorte, tels que Dieu nous a voulus. note-t-il le 29 juin 1997.
C’est la fin d’un siècle qu’il aura vécu en presque totalité. De celui-ci, dont il aura été, comme Gide avant lui, un des témoins les plus lucides, il retient qu’il aura été grand en dépit de ses égarements, sinon de ses atrocités. Par ses grands hommes, au moins. Le 27 mai 1997, il écrit :
On pouvait aimer ou ne pas aimer, les idées étaient présentes et il y avait le coup de patte, le style. Gide, Cocteau, Mauriac, Bergson, Claudel, Sartre, Montherlant, Malraux, Aragon, Breton, Colette, et pour remonter plus loin Proust, Péguy, entre autres, un monde existait, des idées circulaient en France comme le sang dans le corps humain. Maintenant, le corps devient cadavre, le sang semble figé… pour le moment, j’espère.
Le regard reste aiguisé, la plume aussi trempée que le caractère.
C’est un des avantages de la vieillesse que de n’avoir plus à économiser. Sa franchise, notamment. Il est vrai que c’est aussi la règle du genre. Pourquoi un journal si c’était pour y reprendre les faux airs dont on aime s’affubler au bal ? Les familiers de celui de Green, au surplus, y étaient habitués. Le défi pourrait être lancé d’y trouver jamais l’ombre d’un quelconque ménagement. À propos de Gide : conduit à fréquenter le mandarin de la NRF, que trouva à conclure Julien Green d’un entretien qu’il eut jadis avec son aîné ? Green met du temps à comprendre ce qui le gêne. Quand en vient le moment, il ne peut s’empêcher de le consigner sans détour : Gide manque d’humour. Ni la pédérastie revendiquée ni l’engagement communiste ne pouvaient, autant que ce manque, déranger un homme qui savait ce que signifie la liberté, et qui l’obsède, lui aussi :Ne nous intéressent que les problèmes de liberté. À croire que la liberté sans sourire l’embarrasse comme une faute de goût.
L’humour « huile » comme le beurre en procurant du liant et un tour plutôt sympathique à certains mauvais quarts d’heure. On se souvient peut-être de la galerie de portraits de Suite anglaise, un ouvrage paru dans les années 70. Il y brossait avec alacrité de belles figures de la littérature anglo-saxonne (les sœurs Brontë, Hawthorne…) et de fameux excentriques célèbres en leur temps, bien oubliés depuis (Charles Lamb et Samuel Johnson). On retrouve dans Le Grand large du soir ce même ton un rien distancié, amusé, de qui, simplement, ne se berce pas d’illusions. Julien Green demeure le romancier qu’il fut d’abord. Or le romancier n’est jamais dupe. Il raconte et décrit sans tralala. En même temps, nul mieux que celui capable de déchiffrer le secret des âmes n’est à même de les absoudre avec une égale magnanimité : Juger, c’est ne pas comprendre, pensait Malraux. Julien Green, ce grand chrétien devant l’éternel, place le Ciel plus haut que tout et les hommes en particulier, autre raison pour ne pas craindre la vérité, mais pas n’importe laquelle : Je n’aime qu’une vérité, la vérité vraie, note-t-il le 3 mai 1998. Parfois, à l’instar des enfants, il semble jouer au passage à un jeu qui s’appellerait « si j’étais vous » ; il en fit même le titre d’un de ses romans.
Le temps d’une vie passe, dans ces lignes. Alors qu’il sait la dernière heure proche, il se réfugie dans ses souvenirs et ses classiques préférés, certes (Shelley, Lautréamont, Baudelaire), mais revisite encore ses musées (Vinci, Delacroix…), ses musiques (Chopin, Beethoven, Tchaikowsky…). Pour autant, il ne se détourne pas du monde autour de lui. Il en considère les turbulences avec le même regard qu’il porta toujours sur les hommes : le sourire un rien teinté d’ironie, sans doute, mais pas trop inquiet pour l’avenir ; chez lui, point de pessimisme. Il n’oublie jamais que l’avenir des hommes et de leurs entreprises appartient à Dieu. Évoquant par exemple l’évolution des tehnologies à l’aube du troisième millénaire, il s’en amuse à sa façon :
Les ordinateurs seront, paraît-il, détraqués (…). Et après ! Si c’étaient eux qui avaient raison et qu’il faille tout remettre à zéro pour vivre une vie heureuse. Si l’économie et les finances mondiales reposent sur des machines détraquables, eh bien, c’est qu’elles ne sont qu’une fiction.
(23 mai 1998).
Au bout du compte, rien n’a vraiment changé depuis sa lointaine jeunesse : Le temps n’existe pas pour l’Amour, conclut-il à près de 100 ans. Ces mots suffisent à résumer l’ultime message de cet immense écrivain.
d. henique
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Julien Green, Le Grand Large du soir (Journal 1997-1998), (postface de Jean-Éric Green), Flammarion, septembre 2006, 300 p. – 18,00 €. |
