Je suis la bête (Anne Sibran / Julie Delille)

Je suis la bête (Anne Sibran / Julie Delille)

Encadré par une myriade de petites manifestations organisées en partenariat avec les associations locales, le théâtre du peuple de Bussang (Vosges) jubile en choeur : teintés de revendications féministes, de valorisation des éléments naturels, les 130 ans de la première représentation qui a eu lieu au Théâtre du Peuple sont célébrés. L’anniversaire (du 24 mai au 31 août 2025) est l’occasion de présenter trois spectacles : une farce légère et peu incisive, une véritable expérience de recherche scénique, une fresque historique pour faire partager les étapes de l’évolution du lieu. Loin de s’affirmer comme une reine régisseuse, Julie Delille mène la ruche de manière partageuse.

© Vincent Zobler 

Avant d’entrer dans le théâtre, les spectateurs patientent en file, mis dans une ambiance intimiste par des accompagnateurs qui les préviennent que la représentation sera “de silence et d’obscurité”. D’emblée, cela s’affiche comme une tentative audacieuse, dans ce lieu où la convivialité se mue souvent en tintamarre. Longtemps, on attend, dehors, puis dedans, dans le noir, avant qu’une parole ténue, maigre sans être plaintive, raconte l’abandon précoce, l’évasion supplice qui devient vite une vie sauvage. Le propos est direct, elliptique, évidemment crépusculaire. Il raconte l’expérience d’un sauvetage par l’apprentissage de la vie animale. 

On découvre une vraie plume, dont la trace acerbe, dite de loin, décrit une survie qui se chuchote pour mieux s’entendre. Il s’agit de parler de la vie sans culture, de dire l’infralangagier, la salace cruauté de la prédation. Julie Delille propose une performance intéressante, née de la réécriture de l’étrange roman d’Anne Sibran (Gallimard, 2007) pour la scène : expurgé des éléments narratifs, voire explicatifs, il devient abstrait, sépulcral ou lunaire, interrogeant puissamment les limites de notre humanité. La metteuse en scène a aussi demandé une fin plus ouverte que celle du livre, qui paraissait prendre les humains au piège. 

La locutrice assume un discours autonome, qui oscille entre l’animalité et la réflexion, qui vacille entre le silence, le cri, la brutalité et la subtilité. Pour décrire sa performance, Julie Delille parle d’une expérience, qu’elle souhaite diversifiée, dont elle espère nourrir nos interrogations, à moins qu’elle ne s’alimente inversement de nos doutes. 
Le spectacle procède d’un joli travail de lumière, minimaliste, pouvant tenter de reproduire la vision des félins, voire symboliser la restriction de notre intelligence mise à mal. Une réussite incontestable, pour qui ne s’effraie pas, mais plutôt s’alerte et s’éveille, de l’hermétisme d’une proposition, fruit d’une recherche.

d’Anne Sibran d’après son roman 

mise en scène et interprétation Julie Delille 

Scénographie, costume et regard extérieur Chantal de la Coste ; création lumière Elsa Revol ; création sonore Antoine Richard ; accompagnement artistique Clémence Delille, Baptiste Relat, Pablo Roy ; régie générale / plateau Sébastien Hérouart ; régie plateau Yvan Bernardet ; régie son Frédéric Guillaume ; régie lumière Lou Morel. 

Au Théâtre du Peuple, 40 rue du Théâtre du Peuple 88540 Bussang 

reservation@theatredupeuple.com 03 29 61 50 48 

Du 1er au 30 août 2025, Jeudi, vendredi et samedi à 20h, durée 1h10. 

Production Théâtre des trois Parques, coproduction Équinoxe / Scène nationale de Châteauroux, Théâtre de l’Union / Centre dramatique national du Limousin, Abbaye de Noirlac / Centre culturel de rencontre 
avec le soutien de la Maison George Sand / Centre des monuments nationaux à Nohant et de La Pratique – Atelier de fabrique artistique à Vatan. 
Le Théâtre des trois Parques est conventionné par Le Ministère de la Culture, DRAC Centre – Val de Loire, la Région Centre – Val de Loire, soutenu par le Département du Cher. La compagnie est associée à la Maison de La Halle aux Grains, Scène Nationale de Blois et attelée au Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher à Bussang. 

Réécriture d’Anne Sibran d’après son roman Je suis la bête, Paris, Gallimard, 2007. 

Je suis la bête a obtenu le Prix de la scénographie 2018 du Théâtre de l’Union / Centre dramatique national du Limousin et le prix SACD – Festival Impatience 2018. 
Je suis la bête sera présenté à La Manufacture – CDN de Nancy du 7 au 9 avril 2026. 

Laisser un commentaire