Jake Lamar, Les fantômes de Saint-Michel
Le dernier opus du plus parisien des auteurs américains.

La sculpturale Marva Dobbs (le personnage est rescapé du premier opus « parisien » de l’auteur, Rendez-vous dans le 18e) est une héroïne incontournable de la communauté afro-américaine de Paris. Arrivée dans la capitale au début des années 60, elle a acquis la fortune et une solide réputation grâce à son restaurant du 18e arrondissement, le Soul Food Kitchen, où se pressent touristes et célébrités. C’est à Paris aussi que Marva a rencontré son mari, l’avocat Loïc Rose, avec qui elle a eu une fille, Naima, étudiante en cinéma à New York. Une vie enviable, donc, qui n’empêche pas l’insatiable soixantenaire d’avoir un irrépressible coup de foudre pour un jeune cuisinier de presque quarante ans son cadet, Hassan Mekachera.
Décidée à rompre cette liaison à son retour de vacances, elle découvre avec stupeur qu’Hassan n’est pas venu travailler et qu’il semble avoir disparu. Un individu moins désirable a en revanche fait son apparition, l’inspecteur Lamouche, adepte des costumes en polyester et empêtré dans ses pitoyables tentatives pour parler un anglais franchouillard. La police soupçonne Hassan d’être impliqué dans l’attentat à la bombe qui vient de détruire le siège parisien du WORTHEE, organisme culturel américain, plutôt marqué à gauche. Très perturbée, Marva brûle un feu rouge et percute un platane.
Rentrée en toute hâte de New York, Naima se rend à l’hôpital où sa mère a été transportée, pour y apprendre que cette dernière a quitté les lieux en pleine nuit, en compagnie d’un jeune homme « de type maghrébin ». Marva est introuvable. Commence alors une quête à travers Paris et sa proche banlieue, dans laquelle Naima en découvrira sur ses parents bien plus que ce qu’elle recherchait.
Né dans le Bronx en 1961, Jake Lamar habite Paris depuis dix ans. Avec son second polar parisien, l’auteur convoque les « fantômes » de la place Saint-Michel, célèbre pour sa fontaine autant que pour les faits historiques sanglants qui ont marqué les lieux – du combat meurtrier entre Résistants et Nazis en 1944, à l’attentat du RER Saint-Michel de 1995, en passant par le sinistre massacre des Algériens, le 17 octobre 1961.
Chacun de ces épisodes a affecté d’une façon ou d’une autre la vie des personnages du roman, dont l’action se déroule à la fin du mois d’août 2001, peu avant, donc, un certain 11 septembre de la même année…
Fort de sa double culture, cet Américain parisien évite les clichés habituels et dépeint d’un ton tantôt amusé tantôt féroce, mais toujours juste, les tragi-comédies familiales confrontées aux soubresauts de l’Histoire. Parisiens ordinaires, Noirs américains expatriés et immigrés maghrébins, sans compter d’anciens « espions » rescapés de la Guerre Froide, constituent le microcosme que fait vivre Jake Lamar, avec un talent indéniable.
Il est regrettable, néanmoins, que le polar s’embourbe trop souvent dans de longs flash-backs destinés à présenter les (trop ?) nombreux personnages secondaires et leur vie d’espions – à la solde de qui ? on finit par l’oublier -, ou se perde dans les dédales de leurs récits et relations bien compliqués.
Reste l’intérêt présenté par la peinture, en filigrane, d’une société où l’on doit se choisir un camp : être noir ou blanc, français ou américain, citoyen respectable ou terroriste. Et l’ombre des tours du World Trade Center jette un jour particulier sur l’ensemble…
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Jake Lamar, Les fantômes de Saint-Michel, traduit de l’américain par Catherine Cheval & Stéphane Carn, coll. « Rivages thriller », Rivages, septembre 2009, 307 p. – 20,00 € |
