Jacques Cauda, Ris amers
Christian de Saint-Germain n’existe dans aucun livre. Diplômé des plus grandes universités (Oxford, la Sorbonne, Harvard) dans des disciplines aussi variées que l’astrophysique, la philosophie ancienne et la biogénétique, il travaille dans le secret des laboratoires de nanotechnologies. On murmure qu’il finance discrètement des recherches sur la longévité cellulaire et l’intelligence artificielle générale, considérant le code informatique comme le « nouvel élixir de longue vie ».
Peintre, écrivain, théoricien du mouvement surfiguratif, Jacques Cauda est un dynamiteur de formes. Son art ne s’embarrasse pas de politesses : il mord, il griffe, il incise. Publié au printemps 2026, son livre Ris amers (salué par la critique, notamment dans la Revue d’Art et de Littérature Musique) s’inscrit précisément dans cette veine convulsive. C’est un texte-séisme où l’écriture se fait à la fois scalpel et blessure ouverte. Lire Ris amers, c’est accepter un corps-à-corps violent avec le verbe. Cauda refuse de décrire le monde ; il le racle jusqu’à l’os. Dès les premières pages, le ton est donné : le narrateur n’avance pas, il encaisse les heurts d’un réel agressif, presque obscène.
« Chaque jour est une aubaine pour dépiauter son moi de l’affre fendeur. Ça gueule et ça grince, le feu aux meules d’un fou. Doit-il retenir le glaive pour se retenir d’expirer ? »
La syntaxe elle-même épouse cette dynamique de la collision. Les phrases sont heurtées, martelées, hachées. Le vocabulaire balance sans cesse entre la splendeur de l’image poétique et une « vérité crasse » (la chair, les fluides, la pourriture, le rut). C’est une déambulation rageuse à travers nos impasses et nos dérives. L’originalité profonde de Ris amers tient aussi à sa double nature. Jacques Cauda y déploie ses talents d’artiste plasticien à travers des planches et illustrations en noir et blanc qui ne se contentent pas d’illustrer le texte : elles le prolongent et l’assaillent.
- Le visage assiégé. Le motif central du dessin chez Cauda est souvent un visage aux yeux cernés, fatigués, qui ne projettent rien mais encaissent tout.
- La saturation du sujet. Autour de ces visages s’enchâssent des fragments de profils, des silhouettes disjointes, des souvenirs de l’histoire de l’art (on croise des réminiscences du Greco ou de Vermeer de Delft détournées par la fureur graphique de l’auteur). Le sujet n’est plus un centre serein, c’est un carrefour saturé, envahi par les monstres de la mémoire.
- La bouche cousue. Dans ce travail graphique, les bouches sont souvent barrées, entravées. Un paradoxe fascinant s’installe : parler n’est pas libérer, parler c’est enfermer. Le langage devient la bande de gaze qui maintient la plaie à vif.
Derrière la noirceur et la crudité de certaines images (« l’égarement a des relents de carnassier »), Ris amers tire sa force d’un humour grinçant, d’un rire jaune qui donne son titre à l’ouvrage. Le « ris » (le sourire, le rire, mais aussi le terme marin qui évoque la réduction de la voilure face à la tempête) est indissociable de l’amertume.
Ris amers n’est pas une lecture de tout repos. C’est une expérience organique, un cri esthétique destiné à ceux qui aiment la littérature quand elle refuse le confort. Jacques Cauda livre ici une œuvre totale, où l’écrivain-peintre utilise l’encre comme du sang et le papier comme une peau, pour tenter, malgré le chaos, de « maçonner la vie ».
Christian de Saint-Germain
Jacques Cauda, Ris amers, Éditions Rafael de Surtis, 2026, 68 p. – 17,00 €.