Histoire vécue d’Artaud-Mômo

Histoire vécue d’Artaud-Mômo

Pourquoi j’aime tant Tite-Live et Suétone ? Parce qu’ils me rapprochent de ce que je sais tant de la politique que d’Antonin Artaud. Ils savent capter ce qu’il faut de meurtres, de rapts et de malfaisances pour construire quelque chose. Rome, c’est d’abord un tas de cadavres, puis des canalisations.
Artaud énumère à lui seul l’ensemble des trépas possibles, mais c’est aussi un chenal parfois à l’air libre, souvent souterrain. Tous savent que « l’homme est cet incoercible et goulu saligaud, décrit dans cent mythes, voulu par cent mythes ».

Pour Mômo, l’homme est d’abord le jet d’un mythe, « entre l’érotisme et la charogne ». Pour saisir dans sa perfection l’enlèvement des Sabines, le duel entre les frères Curiace et Horace, la politique perçue comme une sorte d’acupuncture pour des marionnettes mafieuses, il est nécessaire de s’imaginer Artaud roué de coups à Dublin et enfermé dans la nef singulière de Rodez au milieu de l’asile général où tout le monde s’ébat et brait : les maisons de fous ne sont que des paramètres de la retraite. Tout le monde meuble, même en camisole. Meubler c’est être dans la meute, sous elle. On meute tous. Lui, non. Il ne mime ni la meute ni personne.

Antonin comme le nom d’une dynastie romaine – s’emporte contre les pourceaux, puisqu’il devine que « ce qui de la conscience échappe dans les rapports journaliers, dans les livres et les écrits, n’est rien à côté de la monstrueuse bassine où l’être recuit ». Artaud voit le monde comme « une espèce de purulence pressante ». Je le perçois comme un de ces êtres bâchés par les autres, qui se débat pour ne pas s’enfouir dans la débâcle, toujours bâclée où il a toujours « eu assez de mal à vivre les états réputés normaux : aller, venir, se lever, marcher, courir, tourner, se pencher, serrer, détendre, etc. ».
J’ajouterais : se laver les dents et dire bonjour le matin. Le monde n’a jamais son poids réel. Pourtant, Artaud a payé le prix fort de s’être débarrassé de l’état de tutelle selon l’expression kantienne. La liberté n’est pas un droit, mais un danger, une menace, car adopter le point de vue de Dieu, selon Spinoza, c’est ne pas accepter le « poids mort des revêtements imbéciles ». Le point de vue de Dieu, c’est la seule manière d’en finir avec le jugement de Dieu.

Dans cette perspective, la seule rationalité possible est celle de Mômo puisque le contraire du devoir s’identifie au bavoir et non au droit de dire n’importe quoi ! Si les psychiatres qui croient croire à ce qu’ils disent croire, les experts, les boulangères, les amantes mentent, Mômo n’est pas si marteau ; si les philosophes politiques qui n’ont pas peur de l’oxymore, les poètes au goût du jour qui abusent du vice et versa, les sociologues de coin de table et les médusés qui s’en dépatouillent dans l’aura de leur propre inutilité bernent, Mômo n’est pas allé du cinoche au cinoque pour ne pas admettre que « l’homme … n’a jamais eu d’autre intérêt que de fournir à la médecine la séquelle chaque jour un peu plus chargée et complète de la horde interminable des maladies ».
Il faut mettre à bas toutes les fourberies des Tarquins, car ce sont elles et ce sont eux qui déclament « la société (qui) me dit fou parce qu’elle me mange ». Sortir de la meute, de son horrifique aboiement, des émeutes qu’elle propage ou qu’elle encadre, ne plus être mangé par la société, cela a souvent des effets dévastateurs sur ce que « la société » prétend définir comme votre équilibre mental et qui n’est que la somme des déséquilibres qu’elle promeut à votre encontre.

Artaud édenté nous donne une large bouffée de liberté, comme Caligula nommant son cheval sénateur. Au bout du compte, tout s’abstrait dans le rêve trouble comme une joie perfide ou une douleur insalubre et tout s’achève dans le déchet. On finit tous dans la chambre noire de Longwood sans même le désir du ressassement. Dans les rêves, on se revoit dans une manière de cirque inconnu. Au loin, nous apercevons des monts enneigés parfois très précis et parfois sfumatés, comme dans l’Annonciation de Vinci. Comme Artaud, personne ne sait absolument ce qu’il fait, mais chacun est en chemin vers une destination finistérienne qui sera comme sa pénultième phase avant celle dépeinte par James Sant pour Bonaparte.
On meurt tous près des héléniens indifférents, le bide gonflé, avec cet air macabre de qui n’a rien achevé. Artaud a raison : il est seul à n’être pas fou. Être cintré, c’est ne pas ravaler sa pensée. C’est ne rien donner à voir en somme parce qu’on a tout donné. C’est battre l’infini à son propre jeu en lui suggérant votre présence transitoire, sans espérance autre que celle de savoir qu’il n’y a pas de rivalité possible : c’est être mystique.

Être à côté de la plaque, n’est-ce pas la plus belle expression pour définir le fait d’être un homme ? C’est aussi beau que le Magnificat du vent dans le feuillage des peupliers. Mômo n’a pas sombré : c’est nous qui marchons à côté de nous-mêmes à seule fin de réussir sur un territoire où ce verbe n’a pas d’existence grammaticale.

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