Hériter des brumes (Alix Fournier-Pittaluga & Paul Francesconi / Julie Delille)

Hériter des brumes (Alix Fournier-Pittaluga & Paul Francesconi / Julie Delille)

Un jubilé contrasté, réussi et partagé à Bussang

Encadré par une myriade de petites manifestations organisées en partenariat avec les associations locales, le théâtre du peuple de Bussang (Vosges) jubile en choeur : teintés de revendications féministes, de valorisation des éléments naturels, les 130 ans de la première représentation qui a eu lieu au Théâtre du Peuple sont célébrés. L’anniversaire est l’occasion de présenter trois spectacles : une farce légère et peu incisive, une véritable expérience de recherche scénique, une fresque historique pour faire partager les étapes de l’évolution du lieu. Loin de s’affirmer comme une reine régisseuse, Julie Delille mène la ruche en ouvrière partageuse.


© Vincent Zobler

On est en format réduit : la “scène de verdure” du théâtre du peuple, ce sont quelques planches alignées devant la forêt, quelques gradins rudimentaires posés à la limite de la clairière qui est devant le bar. Dans cet espace de convivialité, de curieuses pancartes sont disposées : “Silence. Spectacle en cours”. Arrivé sur le petit promontoire qui supporte l’installation, on est invité à prendre place sur les trois rangées de gradins qui trônent devant la forêt, disposés sur ce qui pourrait être la corde d’un cercle imaginaire entourant le mont auquel on fait face. Le ton est rapidement donné par les premières scènes : on assiste à des gestes symboliques, à des répétitions de spectacles, à des extraits de représentations. Les acteurs incarnent alternativement le rôle des personnages historiques qui ont fait vivre le théâtre, et les comédiens qui jouent ou du moins tentent de jouer. Il en résulte une mise en abyme qui se révèle intéressante, parce qu’elle autorise moult variations tout en présentant des échanges spontanés, puisqu’ils sont ceux d’acteurs en train de chercher la manière de jouer. Cela permet notamment de rendre fluides les passages théoriques, qui concernent l’utopie, la place des femmes, le rôle du théâtre (et même le symbolisme). 

Bien sûr, tous les chapitres essentiels de l’expérience fondatrice sont restitués : l’humanisme de Maurice Pottecher, le rejet du parisianisme, l’intention révolutionnaire de l’art dramatique qu’on pourrait qualifier de participatif, la construction du théâtre par la famille Hans qui, possédant une menuiserie, vient s’allier avec celle qui détient la ferblanterie (les Pottecher), la naissance des deux enfants de Camille et de Maurice, Marie-Anne et Jean, la déflagration de la guerre, qui détruit le théâtre et interrompt les activités dramaturgiques, la reconstruction et la pérennisation du message, en dépit du décès de Jean, laissant inconsolables ses parents ainsi que Pierre Richard-Wilms, son ami cher, lequel vient en quelque sorte prendre la place qui lui revenait en tant qu’héritier auprès des fondateurs du théâtre du peuple, jusqu’à la prochaine destruction de la scène de Bussang qui accompagne l’effondrement de l’Europe et se traduit par la réquisition du bâtiment par les occupants, qui en font une écurie. Après les difficultés de la reprise faisant suite au traumatisme, le théâtre est confronté au mouvement de la décentralisation culturelle. Les politiques publiques semblent d’abord oublier ce plateau marginalisé, jusqu’au jour où le Théâtre National de Strasbourg dépêche un collaborateur, Tibor Egervari, qui va infléchir les codes. 

On cessera de ne jouer que du Pottecher. On va institutionnaliser le théâtre, lui donner un conseil d’administration, rompre avec le désintéressement, bref rendre la structure identifiable et pérenne. Les difficultés de cette mutation sont relatées tantôt explicitement, tantôt métaphoriquement, à travers des contorsions ou des positions incongrues.  Le pari de la célébration historique est réussi : le spectacle présenté est hagiographique, retraçant la tradition de générosité humaniste et l’esprit de coopération artistique, sans en occulter les écueils, comme le paternalisme ou le déni de l’importance des femmes dans l’entreprise (Julie Delille est la première femme à assurer les fonctions de direction). Certes, on pourra reprocher à la pièce quelques facilités, notamment dans son dernier épisode, qui présente de façon rapide, caricaturale, la succession des directeurs depuis les années 1970. L’écriture s’est sans doute essoufflée dans le dernier épisode, mais la troupe conserve sa verve jusqu’au terme de la soirée. Lors des derniers moments, dans l’obscurité, on assiste à une célébration elliptique des éléments naturels, occasion de rappeler des symboles qui ont jalonné notre parcours. 

Le propos est riche, dynamique, utilise avec verve le comique de répétition, pathétique aussi, en ce qu’il parvient à restituer les événements à travers les sentiments des individus qui les vivent. Avec des accessoires qui sont mobilisés de bric et de broc par les comédiens, on est aisément replongé dans les premières prouesses du théâtre. A travers l’apologie de l’indépendance et du désintéressement, la représentation n’évite pas l’auto-examen : il arrive qu’on singe les maladresses des membres non-professionnels de la troupe, qu’on remette en cause le caractère patriarcal de l’institution, sans dissimuler les travers des membres fondateurs. Ainsi les tensions personnelles et théoriques ne sont-elles pas escamotées. La représentation fait souvent intervenir des fantômes pour manifester l’esprit des fondateurs et des disparus. Un spectacle manifeste, profession de foi idéaliste en la valeur éducatrice de l’art dramatique. On assiste à un feuilleton théâtral frais, inspiré, diversifié, plaisant et édifiant. 

d’Alix Fournier-Pittaluga et de Paul Francesconi, 
mise en scène Julie Delille
 

Dramaturgie Alix Fournier-Pittaluga ; scénographie et costumes Clémence Delille ; création musicale Julien Lepreux ; création lumière Elsa Revol ; assistanat mise en scène Sandrine Pirès ; assistanat scénographie et costumes Élise Villatte ; régie générale Fernando Rodrigues-Millos. 

Au Théâtre du Peuple, 40 rue du Théâtre du Peuple 88540 Bussang  

reservation@theatredupeuple.com 03 29 61 50 48  

Du 20 au 30 août 2025 
Représentations par intégrales et par deux épisodes 
Durée environ 1h par épisode 
Mercredis 20 et 27 août à 11h :  intégrale avec 2 entractes  
Jeudis 21 et 28 août à 11h : épisodes 1 & 2 
Vendredis 22 et 29 août à 11h : épisodes 3 & 4 
Samedis 23 et 30 août à 11h : épisodes 5 & 6 
Dimanche 24 août à 10h : intégrale avec 3 entractes (permettant d’assister à la représentation du Roi nu à 15h). 

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