Jennifer Grousselas, Corps fous

Jennifer Grousselas, Corps fous

Corps fous ! Aux premiers mots de Jennifer Grousselas, une question définie par son auteur Robert Walser comme aventureuse, mineure mais vaste, m’est revenue en mémoire : Peut-on autoriser un masseur à modeler la femme qu’il a pour devoir de frictionner, à des fins de suscitation magique de beauté ? Bien entendu, s’il s’agit d’adhérer au plus près au corps du texte, d’autres mots se sont imposés à mon regard et à mon ouïe. Mots découpés (Matisse), cut-up (Burroughs), montage dialectique (Eisenstein), free jazz (Ayler). Des mots qui appartiennent aux doigts qui dansent sur le corps de la langue débrayée ; les côtelettes portées à l’air sur le dos comme tirées au pistolet ; la vue pleine d’abattis teigneux & de morceaux saignants qui perpétuent le rigodon viande après viande pour déposer l’amour à l’origine de l’écriture.

Michel Thévoz : « L’origine de l’écriture est anale et urétrale, elle n’en finit pas de se reproduire avec chaque individu qui vient au monde, c’est le moment décisif où la souillure devient trace, où elle chemine, laissant derrière elle une ligne… » Souillure en un instant d’incarnation si trouble dans ces poèmes que l’on retrouve le goût de la foirée du rien qui swingue déclenché. Et le désir qui clôt tout. Ah, la vulve chantée en marche d’amour !

Apprendre à écrire est un travail de refoulement qui s’applique à l’initiale trace enfantine, c’est une ascèse vers la dégestualisation et la décorporalisation que Grousselas ignore puisqu’elle fait passer par-dessus sa jambe de danseuse défoulée le verbe que peint l’écriture. Je rappelle qu’elle est aussi peintre.  À ce propos, je reviens au masseur du début qui inaugure un texte critique de Walser en regard d’un tableau de Bruegel dont le titre m’échappe. J’y reviens pour m’en démarquer d’autant qu’il se termine par une exhortation à la prudence.

L’amour dessiné exerce sa capacité thoracique à écrire. Corps transis, danses macabres autour du petit pois qui sort par l’âme quand anima signifie l’être entier, bidoche comprise. Ah, l’ordre de la déraison = l’écriture. Celle qui fléchit aux emplacements du peint en y montrant l’agonie jusqu’à la petite mort, l’orgasme éternel. Ah, comme ces Corps fous sont jolis !

On songe à Koji Nishioka, à ses dessins qui rêvent de l’écriture en métamorphosant des partitions en navire voguant sur un océan de notes. Poème qui croît en dehors de lui, malgré lui, comme image libératrice engendrée par un miracle (come generata dal miracoli) qui vient au monde des choses détruites. Matière animée d’un souffle qui nous enjoint de priser tout remous que fait la viande au soleil. Pensées replis tourbillons ornières granulations comme autant d’empreintes parmi les airs. Figures étranges qui flottent comme autant de simulacres de fantômes d’êtres repris dans les draps de l’écriture.
Le sens tombe de haut dans un baquet d’ombres qui se survivent ; on n’oublie pas que l’ombre est l’image qui est celui qui n’est plus tout en étant, telle une flaque d’être anéanti : distractum est disperditur omnis. Ne restent que les parcelles du corps à l’état d’atomes qui tournent autour des côtelettes comme si l’air était rongeant, distributeur de mots découpés.

Jennifer Grousselas, Corps fous, Le Merle moqueur, 2024, 65 p. – 10,00 €.

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