Haut, Bas, Fragile

Haut, Bas, Fragile

Voilà un film léger et grave, lent et tonique, sérieux et envolé. Une comédie musicale doucement profonde…

L’œil scrutateur et lent de Rivette, on le retrouve bien dans Haut, Bas, Fragile, histoire de trois destins parallèles et hasardeusement croisés, mais liés par leur fond : personnages féminins, femmes en déficit et quête d’identité : l’une sort de l’hôpital, cherche tant la solitude qu’ un passé douloureux dans une maison héritée de sa tante ; l’autre fut adoptée qui vit seule et ne connaît pas d’histoire, que ce soit celle de son passé ou d’amour, son seul compagnon étant l’animal même des solitudes, un chat ; la troisième est une paumée qui cherche à se sortir d’une relation violente et dangereuse.

« Derrière moi, il n’y a rien, comme si je n’avais pas de passé. Un vrai trou noir. Comme si mes jambes n’avaient pas de pieds », se dit celle que, dans son enfance, monstrueusement, on appela « l ’Adoptée », face à un miroir -instrument des médiations troublées de l’identité apprécié de Rivette (voir Secret Défense) -, ayant entendu une chanson triste et vieille, sans nom. Une chanson qui devient l’objet de sa quête, comme si elle trouverait grâce à elle un nom, une origine, un corps : « à qui sont ces yeux ? à qui sont ces seins ?… ».

Dans ce film, des scènes presque oniriques s’instillent, des scènes poétiques au sens réverdien, faites d’un assemblage de réalités distantes : le film, les jeunes femmes, gagnent en rencontres étranges et décalées, folles, qui font peu à peu sortir de la solitude et de l’enfoncement dans le passé. Les chansons sont drôles et rafraîchissantes, pleines de légèreté et d’amusement, les chorégraphies festives et légères, décontractées, alors. Ou bien sont-ce des rencontres qui risquent de renverser ces femmes et les détruire, comme semble l’annoncer le personnage d’intercesseur qu’est Roland ?…

Roland, et son atelier d’illusions et d’inquiétudes financières où passent les femmes, artisan créateur de mondes de songe, de décors, et qui effleure les solitudes de ces jeunes femmes, flirte avec elles, les croise, les embrasse, les couve sans les effractionner – pardonnez le néologisme -, s’arrêtant au point où elles refusent de s’offrir, mais ayant assez heurté la coquille pour qu’elle se prépare à se briser d’elle-même. Médiateur qui est compromis lui-même, car il a goûté au fruit du péché. Et combien symbolique apparaît la scène où il évoque une géographie biblique qui structurerait son atelier : l’Enfer, le Paradis, l’Arbre du Savoir. Lui sait d’un Savoir interdit qui concerne le drame d’une de ces jeunes femmes. Un Savoir source de douleur, catastrophique, effroyable ?… Ou une heureuse faute – felix culpa – que d’apprendre ce qui ne fut jamais soupçonné mais surgit d’évidence, absolvant peut-être d’une origine perdue et donc d’une temporalité sans horizon ?

Au commencement du film, Rivette creuse le silence, et la solitude. Les tons sont souvent clairs, mais pris parfois d’une certaine teneur sombre, presque terreuse, entre nuit et terre, qui épaissit cette surface toujours très lisse de ce monde, surface de la photographie toutefois gagnant en luminosité. Et dans le monde trouble de la boîte de nuit – au rôle géographique et existentiel fondamental pour le destin de ces jeunes femmes -, les couleurs sont vives et violentes, laissant sentir qu’il est question du retour pénible et traumatique d’un refoulé, de quelque difficile trauma – même s’il s’agit de quelque chose de jamais su.
Rivette apparaît comme le cinéaste des révélations d’évidences intimes et familiales, évidences sans raison au sens logique, celles d’une femme qui peut découvrir quelque chose d’inouï, mais qui ne la renverse pas, « chose » qui ne s’impose pas à elle de manière écrasante, mais la rend silencieuse et qu’elle pressentait, qui était toujours déjà là, en elle, avec ses parents. Et le film d’osciller tout au long entre censures frémissantes et expansions de vie.

« La vie a des connivences subtiles avec la mort », lance un diable étrange et ambigu à l’accent latin, qui répond au nom dérisoire d’Alfredo et appartient au monde des boîtes, rouge comme le sang, et souterrain. La vie sait être lente, subtile, retenue, pleine de longs silences ou de paroles qui ne portent pas, comme lorsque l’Adoptée narre son absence d’origine à une inconnue, puis s’éloigne sans que rien ne soit advenu, si ce n’est le rien sensible de sa vie.

Mais la vie s’épanouit rythmiquement aussi dans cette comédie musicale. Certes, parfois, on trouve des chansons pâles, un peu tristes, et des mouvements de danse se figeant en des poses hésitant entre le symbole et les belles cambrures lascives des Rodin. Cependant, il arrive des explosions, des expansions, et le film prend alors du peps lyrique, tonique, ou des instants pleins de classe et de distinction. Surtout, les chanons d’ Enzo Enzo et Anna Karina sont tout simplement fascinantes, comme le film…
Reste à déplorer, pour conclure, que l’édireur se soit contenté de transposer le film sur support DVD et n’ait pas jugé bon d’y adjoindre le moindre bonus…

samuel vigier

Jacques Rivette, Haut, Bas, Fragile

164 min., DVD 9, format 1.85 / Distribution : Marianne Denicourt, Nathalie Richard, Laurence Côte, André Marcon, Bruno Todeschini, Wilfred Benaïche, Anna Karina, Enzo / Editeur : Arte vidéo – Février 2005

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