Gérard Titus-Carmel, Palières
Gérard Titus-Carmel dans Palières offre des proses et des fictions courtes, rappelle l’essentiel : ce qui compte en art est la beauté. Cette évidence est bonne à rappeler surtout à la suite de décennies de disette où beaucoup d’artiste lui ont tourné le dos pour la simple « beauté » (dans le meilleur des cas) du geste sans se soucier du résultat. Cette position fut et reste commode. Elle manque pourtant non seulement d’ambition mais de courage. Car atteindre la beauté n’est pas simple même si les ruses sont innombrables. Pour autant, rappelle l’artiste, « c’est chaque fois peine perdue : elle nous échappe au moment même où nous croyions nous parfaire dans son évidence ».
Titus-Carmel propose ici des lieux qui échappent au reflet, à l’apparence, et en poésie la langue échappe au récit, au descriptif. A la représentation il opte pour la re-présentation. Elle seule s’active du côté de l’énigme de l’image, du mystère de la langue. Elle permet de désincruster l’enfoui comme au fond d’un pli inaccessible terré ou perdu dans les autres méandres du monde.
Ainsi, la beauté se laisse soupçonner autant qu’elle nous invente. Et dans le déchiffrement de ce double jeu, Titus-Carmel fait de chacune de ses oeuvres une « épreuve » exemplaire, afin justement de produire un lieu qu’il nomme « point d’ouverture ». Et ce, afin de voir alors comment ça passe – ou ne passe pas. Donner une réalité à ce « ça » n’est pas simplement donner une trace mais une réalité à son dess(e)in.
L’artiste et le poète ne cherche jamais l’effet mais l’usure. Et il a souvent insisté sur ce point. Il ne cherche pas une manipulation qui clôt mais qui à l’inverse fait saillie, pénètre, rompt avec la ressemblance. Ce qui importe ne sont plus les fantasmes que provoque et suture l’image mais ceux qu’elle ouvre, découd à la recherche d’une re-connaissance primitive qui ne cherche pas à reproduire une antériorité mais à prédire l’avenir.
Palières devient à la fois thyrse et machine à étages, où chaque marche déboucherait sur la promesse d’une image, ou d’une fable, illustrant le défi de demander raison à ce défaut de perspective d’être de biais au monde. Apparaît une construction conçue d’emblée pour prendre la mesure d’un rêve sans retour, comme pour réunir les objets flottants d’une mémoire lâchée au large de mille arpents. S’ensuivent heurts et souvenirs d’une enfance retorse gardée en ses divers lieux clos, tous liés à l’amitié de l’ombre, et ponctués de départs soudains et de creusements du monde réel, saisis en leur « mécanique d’apparence » : baie, nuages, neige, puits – entre autres indices d’un ailleurs sensible, insaisissable.
Autour, s’inscrivent les événements. La langue vient baliser cet espace que le désir de fuite a ouvert et qui se dessine ici en cercles et en figures réglées selon l’alerte. Fumées et menaces, donc, chutes et lointains, faits et hasards, échancrures et débords, les récits se tordent au fil des jours pour finalement se rejoindre, comme les torons commis ensemble pour former une corde sans fin autour de trente-deux paliers venus en prévenir l’échappée.
Pour autant, un miracle existe entre « la crainte de sa défaillance » et l’espérance de la lumière. Titus-Carmel pour l’atteindre a toujours choisi la ruse d’un mouvement de déplacement et d’épure. Le lieu d’investigation est donc celui où la référence s’entaille ou est prise à défaut. Néanmoins, l’artiste sait qu’il convient de se maintenir toujours sur un fil ténu dans un travail dialectique entre la nature et la réalité et les manières dont elles ont été représentées. Dans ce grincement des gonds, dans cet interstice il s’agit de perturber toute tangibilité afin de créer une tension, une attention nouvelle – sans forcément les huiler pour que disparaissent les grincements antérieurs.
jean-paul gavard-perret
Gérard Titus-Carmel, Palières, L’atelier Contemporain, Strabourg, 2026, 256 p. – 25,00 €.