Chiens (Lorraine de Sagazan)
Le porno mis à nu par le sacré
© Jean-Louis Fernandez
Le contexte qui constitue la matière première de la pièce est rappelé par un bref texte : il s’agit du procès du site “French bukkake”, producteur de vidéos particulièrement violentes d’humiliation publique et de viol collectif. Suscitant des débats juridiques concernant le chef d’inculpation à retenir, l’affaire, instruite depuis octobre 2020, est renvoyée à l’instruction en octobre 2023, le principal responsable remis en liberté un an plus tard. Un mime dont le visage est recouvert d’un bas tente d’articuler ses bras et ses syllabes pour figurer l’attitude du recruteur, travesti sur le net en jeune fille tirée de la misère par la prostitution. Progressivement, les paroles qu’il échange avec la victime se mêlent à une élaboration musicale à vocation déréalisante. Un chœur baroque s’associe à une composition électronique.
C’est une riche idée que de conjoindre l’ode sacrée à l’abjection sexuelle. Le sublime est traqué dans les bas-fonds de notre société qui sacrifie les plus fragiles sur l’autel de fantasmes dégoûtants. Le protocole de soumission de la jeune fille livrée à la meute apparaît comme un sacrifice christique. Des images de l’entrée des hommes en file indienne dans un hangar dont le sol est revêtu de bâches sont diffusées en fond de plateau, suggérant le caractère sordide des événements. On lit le texte des injonctions et commentaires de l’organisateur : les propos sexistes et abjects de ce sous-maître de cérémonie, phrases lapidaires ponctuées de rires, alternent avec la description clinique des rapports sexuels, leur interminable itération. Une sanctification ironique du porno comme religion dévoyée de notre monde de spectacle.
Le déchaînement de la violence pornographique est lu comme une alternative, une échappatoire à la potentielle révolte politique. À travers les pratiques détestables d’un groupe de dominateurs de pacotille, c’est la tendance à l’utilisation du corps des plus jeunes proies par toute l’industrie du sexe qui est dénoncée. Le spectacle est une construction plastique (le décor et les vêtements évoquent la souillure et les coulures), une partition musicale construite par les membres du collectif “Miroirs étendus”. L’ensemble procède d’une écriture collective, sous la houlette de Lorraine de Sagazan, qui signe aussi la prosodie des cantates de Bach. La représentation est un objet savant, mêlant concert, chorégraphie, récital et adresses ponctuelles au public. C’est un beau ballet étrange, un oratorio qui devient un requiem.
Des intermèdes sont ménagés : un médiateur propose d’écouter les spectateurs qui seraient choqués, non sans donner quelque leçon de déconstruction. Une actrice fait parler ses seins en interpellant le public. On assiste également à une sexualisation plaisante de l’apparence et du comportement de deux hommes cisgenre, inversant la situation de domination séductrice. Enfin c’est la metteuse en scène qui vient formuler le témoignage imaginaire de la victime ; le ton et l’intention sont énoncées de façon juste, au risque de clore le propos par une perspective strictement didactique. Il n’est pas sûr que ces modalisations s’imposent : elles rendent certes le spectacle supportable, en lui donnant une respiration, mais lui font perdre son intensité dramatique. L’exploration et la déploration réussies de ce cloaque reposent sur l’exhibition crue de ce qu’il cache.
christophe giolito
Chiens
Conception et mise en scène Lorraine de Sagazan
Direction musicale Romain Louveau
Composition et adaptation musicale Othman Louati
Avec Adèle Carlier, Vladislav Galard, Léo-Antonin Lutinier, Michiko Takahashi, Joël Terrin, Manon Xardel, Lorraine de Sagazan
et l’Ensemble Miroirs Étendus : Guy-Loup Boisneau, Solène Chevalier, Annelise Clément, Akiko Godefroy, Romain Louveau, Noé Nillni, Marie Salvat
Prosodie des cantates Lorraine de Sagazan ; texte du spectacle Ecriture collective ; dramaturgie Julien Vella ; scénographie Anouk Maugein ; costumes Anna Carraud ; lumières Claire Gondrexon ; chorégraphie Anna Chirescu ; vidéo Jérémie Bernaert ; assistanat mise en scène Mathilde Waeber ; assistanat à la scénographie Sevgi Macide Canik ; assistanat costumes Marnie Langlois.
Développement textiles, teintures, couleurs de la scénographie Max Denis, Anouk Maugein, Cloé Sonnet ; construction du décor Ateliers de la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis ; réalisation costumes Anna Carraud, Marnie Langlois, Alan Morelli et Tom Savonet ; stagiaire atelier costumes Zoé Delhomenie ; réalisation des impressions 3D Marc-Antoine Augustin ; régie générale Vassili Bertrand ; régie plateau Sandy Tissot ; régie son Anaïs Georgel, Etienne Graindorge. La vidéo projetée ainsi que la transcription qui suit sont des documents authentiques. Remerciements aux stagiaires Fanny Audibert-Flores, Margot Delabouglise, Perrine Magne, Lunel Parat-Yeghiayan, Clémence Ribereau.
Au Théâtre des Bouffes du Nord, 37 (bis), boulevard de La Chapelle 75010 Paris réservations 01 46 07 34 50 www.bouffesdunord.com durée 2h
Du 29 janvier au 15 février 2026, du mardi au samedi à 20h Matinées les dimanches 1er et 8 à 16h Matinée le dimanche 15 à 15h
Production Centre International de Créations Théâtrales / Théâtre des Bouffes du Nord Production musicale Miroirs Étendus Coproduction Le Théâtre – Scène nationale de Saint-Nazaire, Les Gémeaux – Scène nationale ; en cours… Avec la participation artistique du Jeune théâtre national. Action financée par la Région Ile-de-France Avec le soutien du Cercle de l’Athénée et des Bouffes du Nord et de sa Fondation abritée à l’Académie des beaux-arts.