George D. Schuman, 18 Secondes

George D. Schuman, 18 Secondes

Les 18 dernières secondes de la vie d’une victime : cet indice seul vous suffira-t-il à arrêter le meurtrier ?

Rentrée 2006

18 Secondes n’est pas à proprement parler un thriller fantastique. Certes, Sherry Moore, une jeune femme aveugle, est capable, en leur tenant la main, de percevoir les dix-huit dernières secondes d’existence d’un mort, mais, alors que George D. Schuman aurait pu faciliter sa tâche de romancier en s’éloignant d’un roman noir d’investigation, il opère une petite mise en scène plutôt efficace. Sherry Moore n’est pas le personnage principal de cette course poursuite contre un serial killer.

Serial killer : rien que l’usage de ce terme suffit généralement à classer un roman. Bien souvent, le tueur en série – ici Earl Sykes – est un être doté d’une intelligence hors du commun et qui le dépasse. Earl Sykes, ici, n’est qu’un dangereux psychopathe arrêté un temps pour un accident de la route, et relâché à l’approche de sa mort certaine. Un cancer de la peau dû à la radioactivité de son lieu de planque habituel, un terrain et un puits qui servaient de décharge à demi sauvage. Et Earl Sykes décide de se venger et de partir en beauté. De se venger de deux personnes : Sue Markey, sa vieille complice, celle avec qui il cambriolait, kidnappait et réclamait des rançons, et qui est devenue une honnête bourgeoise, propriétaire d’un magasin de vêtements ; et Kelly O’Shaughnessy, maintenant lieutenant de police, qui l’a arrêté au début de sa carrière.

Le lieutenant O’Shaughnessy est la vraie héroïne de ce roman. C’est elle qui doit faire front ici et là. Dans le monde misogyne de la police, elle doit sans cesse prouver que ses galons ne sont pas usurpés. Des sergents Dillon foisonnent et seraient ravis de sa chute. En plus, elle traverse une grave crise conjugale : son mari la trompe et, alors qu’elle se retrouve toute seule et doit s’occuper de ses deux enfants en sus de son enquête laborieuse, un procureur séduisant entame sa cour ! Et là, on assiste au retour des vieilles apparences qu’il incombe de respecter. Enfin, elle prend sur elle d’accepter l’aide irrationnelle de l’officier John Payne et de Sherry Moore.

À Wilwood, dans les années 1970 et le New Jersey, certaines disparitions sont passées inaperçues, et Earl Sykes n’a pas été inquiété avant de se faire bêtement arrêter pour un accident de la route. Aujourd’hui, la ville a changé, les méthodes de la police aussi. La drogue et les petites frappes arpentent la rue. Les caïds meurent toujours jeunes, mais avec l’aide de la drogue, ils peuvent s’offrir les faveurs éphémères des plus jolies accros. Et ces dernières sont de plus en plus jeunes. Sitôt servi, sitôt parti. Sur la plage, sous un débarcadère, là où seuls les rats et les junkies osent s’aventurer, les ébats de cinq minutes sont monnaie courante. Le retour d’Earl Sykes aux affaires fait de ce débarcadère un terrain où opérer en toute impunité. Quand une jeune ado disparaît, il faut bien que O’Shaughnessy plonge un peu plus dans la fange. La pression monte, les notables s’inquiètent. Les résultats n’arrivent pas assez vite à leur goût. L’affaire stagne, jusqu’au jour où John Payne prend son téléphone et son courage pour proposer les services atypiques de Shery Moore. Celle-ci s’est taillé une petite réputation, mais elle ne peut évoluer en plein jour : qui donc pourrait croire en cette petite femme qui assure vivre les dernières secondes de la vie de n’importe quel mort dont elle tient la main ? D’autant que cet étrange pouvoir ne marche pas avec les vivants. O’Shaughnessy, elle, en sa qualité de policier, se doit plutôt de faire appel à la Scientifique. Celle qui se prévaut d’un certain degré de cartésianisme et qui se joue forcément de « croyances ». Son cerveau lui dit de rester sur une voie rationnelle, mais il lui faut mettre toutes les cartes dans la même main.

Notre jeune aveugle va alors entrer dans une ronde bien particulière. Une danse macabre et dévastatrice, qui va tenir proches et inconnus sur un rythme endiablé. Certains n’en ressortiront qu’avec un tournis au caractère nauséeux. D’autres, meurtris à jamais dans leur propre chair. Kelly O’Shaughnessy et Sherry Moore seront les seules survivantes d’un drame effrayant, angoissant et malsain.

Pas de rebondissements spectaculaires dans ce roman de George D. Schuman, mais ce dernier appose sa pierre à la collection dirigée par Christel Paris, avec une intrigue très bien ficelée, après le truculent Passager noir, de Jeff Lindsay, et le non moins ahurissant Comme une tombe, de Peter James. On n’ira pas jusqu’à le qualifier d’excellent, comme l’a fait Stephen King. Plus sobrement, on le taxera de prenant et divertissant. Un roman à découvrir, donc, et un auteur à surveiller, pour voir ce qu’il peut proposer de nouveau par la suite, car Sherry « 18 secondes » Moore n’a rien d’une détective de l’étrange récurrente.

julien védrenne

   
 

George D. Schuman, 18 Secondes (traduit de l’américain par Raphaëlle Dedourge), Éditions du Panama, octobre 2006, 400 p. – 21,00 €.

Laisser un commentaire