Posy Simmonds, Gemma Bovery/Tamara Drewe
Faites entrer ces femmes dans votre vie ; vous n’en sortirez pas indemne. Elles non plus
Les éditions Denoël ont eu l’excellente idée de rééditer les deux romans graphiques de Posy Simmonds, qui étaient devenus presque introuvables : Gemma Bovery et Tamara Drewe.
Rien de tel que l’air de la campagne pour se refaire une petite santé. Ah ! Les ressources d’un air bucolique… Si la foi fait déplacer les montagnes, la recherche d’un asile rural fait migrer les londoniens hors de leurs murs. Parmi ces londoniens en quête d’un climat apaisé, deux femmes, aussi belles que séduisantes, s’installent près de chez vous, dans la ferme d’en face : Gemma Bovery et Tamara Drewe. Vous voyez les hommes des environs, éléments d’une mécanique implacable se positionner. La machine se met en branle. Pourrez-vous vous contenter d’être un lecteur un peu voyeur ou participerez vous à la pièce, en devenant vous même un élément responsable du drame ? Question flippante.
Gemma s’est installée en Normandie avec Charles Bovery, son mari. Illustratrice déçue, brisée par une relation amoureuse – larguée par un bon coup – elle tente de refaire sa vie avec son gentil Charles, restaurateur de meubles. Tamara, chroniqueuse dans des magasines de seconde zone, a hérité de la ferme de sa mère dans le Dorset, en face d’un résidence d’écrivains en mal d’inspiration.Très vite, Gemma va s’ennuyer, faire un régime et devenir belle à croquer. Tamara s’est faite refaire le nez et cette légère modification du visage semble changer la donne de ses relations avec le voisinage.
Posy Simmonds, qui a longtemps été l’illustratrice vedette du Guardian, est membre de la Royal Society of Literature. C’est dire l’importance de son oeuvre, c’est dire l’importance littéraire des romans graphiques, genre dont elle est une des grandes dames du monde. Dans deux de ses romans graphiques, qui lui ont assuré estime et succès mondial dans les années 2000, elle dresse le portrait de femmes contemporaines : Gemma et Tamara. Ces héroïnes sont les avatars modernes de l’Emma Bovary de Flaubert et de la Bathsheba Everdeene de Thomas Hardy (Loin de la foule déchaînée). L’inscription dans la modernité de ces personnages intemporels est un des tours de force de ces romans graphiques-là. Ce n’est pas une simple question d’allusion, de référence. Ni une question d’hommage, de révérence mortelle. L’Oeuvre est tenue à bonne distance et rentre de manière insidieuse dans le jeu. Ce que propose essentiellement Posy Simmonds est un aggiornamento littéraire. Un air frais souffle sur les campagnes anglo-normandes.
Méfiance pourtant. La douceur tranquille d’un paysage champêtre délicieusement rendue par la tendresse d’un trait de crayon est un leurre. La politesse convenue et la courtoisie si british peuvent être aussi acérées que des lames de boucher. Et le sourire poli d’une belle convive peut rendre l’illusion d’un mariage heureux. A condition de ne pas faire attention à ce suçon dans le cou, signe à peine visible d’un après-midi adultérin passé sur le guéridon du vieux château. Rarement la légère inclinaison d’une tête, la faible inclinaison du regard n’ont pu à ce point suggérer, dans un roman graphique, la violence et la confusion des sentiments. Là où le cinéma se voit forcé d’insister, de trancher pour que le spectateur comprenne vite, Posy peut prendre son temps et ouvrir le champ des possibles, multiplier les signes contradictoires. Et puis, au moment où elle le décide, tout pète. Posy Simmonds c’est le cocktail champêtre explosif. Et on ne sait plus si on doit rire ou pleurer…
Elle nous laisse là, seuls, devant le spectacle désolant et harmonieux de nos petites lâchetés quotidiennes de petit-bourgeois en quête de vie paisible et de plaisirs. Eléments clés de la mécanique implacable du roman graphique, nos mesquines susceptibilités ne peuvent que nourrir la dimension tragi-comique de notre vie. Tout est écrit dans l’absurde, le pathétique. Que reste-t-il alors ?
Il reste le sourire triomphant et désabusé des grands auteurs dont Posy Simmonds fait partie. Il reste le charme énigmatique de ses personnages. Grâce à elles, nous avons découvert que nous sommes nous-mêmes de fragiles et séduisants êtres de papier.
camille anaryossy
Posy Simmonds (trad. Lili Sztajin & Jean-Luc Fromental) :
– Gemma Bovery, Denoël Graphic, Paris, Septembre 2012, 112 p, noir et blanc. 19,90 €.
– Tamara Drewe, Denoël Graphic, Paris, Septembre 2012, couleurs, 136 p. 19,90 €.