Frank Smith, Un film sans autrui
L’échappé littéraire
Dans le cadre de L’Inventaire Deleuze (novembre 2025), ce, film est en hommage à Gilles Deleuze et à Chantal Akerman dont le titre de leur symposium est Croire à ce monde-ci comme à l’impossible ? Grâce à ce film, nous assistons à un jour dans la vie d’un individu. Ayant décidé de rompre avec le monde et ses contingences, il s’est retiré pour habiter une cabane isolée en pleine forêt. L’homme est seul, appréhende le rythme des jours dans une vie frugale et peut-être heureuse. Là, il tente de créer un nouvel espace vital qui lui serait propre, sans autrui et sans agitation humaine.
Dans cet isolement, l’individu se « désassigne », écrit Smith. Cet homme plus ou moins opaque cherche à désoccuper la place qu’il remplissait et devait couvrir dans l’ordre social. Par son silence assourdissant, il fait cession et cessation. Il ne dit plus rien, n’énonce aucun discours contraire ou presque. Le déploiement de son existence est désormais fondé sur son écart assumé. L’homme fonctionne progressivement « selon des processus de braconnage et manifeste une liberté buissonnière. », ajoute Smith.
Et selon lui, sa geste et son geste répondent peut-être par là à la violence du réel. Ce film propose un cinéma de la présence là où le réalisateur s’intéresse à la temporalité de son personnage, en référence à l’appendice de Gilles Deleuze consacré à Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier (1967) où le philosophe écrivit Michel Tournier et le monde sans autrui.
La caméra suit le personnage dans un quotidien monotone et répétitif. Il passe son temps à observer les éléments, à travailler la terre, à lire et à écrire un livre consacré au philosophe Gilles Deleuze, dont les énoncés apparaîtront régulièrement à l’écran sous forme de sous-titres.
Existe ici une matérialité du film qui se double à la vie matérielle de « l’échappée scripturaire ». Le réalisateur recrée lien et relation dans la figuration de son personnage extrait du monde. A l’inverse du Film de Beckett, la caméra capture ses gestes les plus anodins comme Chantal Akerman cartographia le personnage de Delphine Seyrig trois jours durant dans Jeanne Dielmane. C’est assez proche de la réalisatrice mais plus loin de Beckett, manière pour Smith de retenir les effets de réalité (d’une « scripturographie »).
jean-paul gavard-perret
Frank Smith, Un film sans autrui , avec Rodolphe Perez, 2025, Production Hypercommun (avec la participation du Centre Pompidou et le soutien de la Fondation Chantal Akerman).
NB : Le film sera présenté dans le cadre du festival L’Inventaire Deleuze, évènement du Centre Pompidou au Mk2 Bibliothèque, du 7 au 9 novembre 2025.