Jakub Szamałek, La Station
À 400 km au-dessus de la Terre…
Après sa trilogie sur le dark net, parue entre 2022 et 2024 chez le présent éditeur, Jakub Szamałek propose un nouveau récit ancré dans les technologies de pointe. Il place son intrigue autour de l’ISS – la Station Spatiale Internationale – cet enchevêtrement claustrophobique qui tourne à toute allure, à 400 kilomètres au-dessus de la Terre.
À Baïkonour, ce 4 août 2021, Nate et Eliza, sa fille, attendent l’arrivée de Lucy, respectivement épouse et mère. L’équipage du Soyouz, quatre Américains et deux Russes arrive, mais reste derrière une cloison vitrée pour une ultime conférence de presse avant l’envol. Lucy assure le commandement de cette nouvelle mission de six mois. C’est l’arrivée et l’installation dans la station, les photos et le passage des consignes. Chacun prend ses marques et assure les tâches qui lui sont assignées.
C’est le 9 août qu’ils sont avertis qu’une forte éruption solaire, de classe X8 sur une échelle de X10, a été enregistrée. Cela signifie que le soleil vient de vomir suffisamment de photons accélérés pour perturber le fonctionnement des matériels et affecter, dans une moindre mesure, l’organisme. Dans la station les membres de l’équipage suivent les procédures. Plus tard, à Houston, une équipe détecte un problème. Dans la navette, une fuite d’ammoniac…
C’est à partir d’un incident technique que l’auteur développe un huis clos oppressant où tout est sujet à caution, à interrogation, où chaque geste, chaque silence deviennent suspect. Partant du principe qu’il n’y a aucune raison que les tensions terrestres ne se retrouvent pas dans l’espace, Jakub Szamałek transforme l’ISS en théâtre d’un thriller géopolitique. Il mêle alors, dans ce qui n’est pas un sanctuaire de paix, la science, la diplomatie et la paranoïa. Et le tout s’entrechoque à 400 kilomètres d’altitude, à la vitesse de 28 000 km/h.
C’est alors une tension croissante entre les membres de l’équipage, entre les différents centres de contrôle qui suivent le bon fonctionnement de la station. Lucy, en cosmonaute chevronnée, tente avec rigueur de calmer l’ambiance. Les Russes se replient dans leur module. Les regards se durcissent et la commandante est confrontée à des décisions critiques, difficiles. Elle est amenée à tout remettre en question, ses collègues, les ordres qui viennent du centre de Houston, ses propres convictions. Chaque geste peut devenir un acte de sabotage dans cet ensemble si fragile, en fait.
Le romancier a effectué un travail de recherche phénoménal, faisant découvrir l’existence dans cette station, dans les gestes, les actes les plus anodins quand l’absence de pesanteur génère une dimension nouvelle. Il donne nombre de détails précis sur le quotidien de ces femmes et hommes, sur leurs missions quand chaque minute coûte des dizaines de milliers de dollars. Il cite des sujets auxquels il est difficile de penser comme l’effet de l’absence de pesanteur sur les poils dans les oreilles et les désagréments qui peuvent découler de leur « liberté ». Les déchets organiques, récupérés par le camion poubelle de l’espace, lâchés dans le vide donnent naissance à des étoiles filantes. C’est aussi le quotidien au centre de contrôle où la routine est pesante. En effet, il est souhaitable que tout fonctionne mais suivre cette normalité impose une tension constante pour un résultat qui semble dérisoire.
Le roman se déploie en cinq temps : installation, incident, enquête, confrontation, résolution. Ce rythme maîtrisé permet à l’auteur de distiller le suspense tout en explorant les dynamiques psychologiques et politiques à bord. Les personnages, ambigus et complexes, ne sont jamais réduits à des archétypes. Lucy, en particulier, incarne les dilemmes moraux d’un commandement sous pression.
Un livre magnifique pour découvrir le quotidien des cosmonautes, les dangers auxquels ils doivent faire face. Un thriller de haute volée comme on voudrait en lire plus souvent.
serge perraud
Jakub Szamałek, La Station (Stacja), traduit du polonais par Kamil Barbarski, Éditions Métailié, coll. Autres Horizons, octobre 2025, 376 p. – 23,00 €.