En caravane avec Alexandre Romanès
Si, comme le pensait Emerson, le voyageur est celui qui manque de confiance en lui, le gitan est donc celui qui incarne la confiance, qu’on lui envie comme une confiance imméritée. Pour sa part, Diderot définit le voyageur comme un « homme sans morale », parce que ses motivations sont purement géographiques ; si voulez réellement voyager, inutile de réserver des hôtels ou des avions pour des destinations qui ont l’allure de « proxénètes de la Sensation du Divers », selon Segalen. Il vous suffit d’atteler votre absence de cheval à la caravane de Romanès et d’entrer dans la cage aux lions, sans attacher votre ceinture ni mettre de genouillères par peur des écorchures.
Ici, le risque est sanctifié. Il est anthume en somme, même si « (il) voulait garder Dieu pour (lui) / et (il) en parle à toutes les pages ». Qui veut partir en caravane avec lui ? Sa poésie n’est pas uniquement simple ou touchante, sinon elle confinerait à la niaiserie et à la pire de toutes: la niaiserie requinquée comme on réhabilite un criminel de guerre après qu’il ait pris le périphérique pour Canossa. Sa simplicité ne court pas après la revanche. Le sentimentalisme est toujours assassin, surtout quand il a bon fond.
Romanès évite cet écueil : « La neige, le vent, les étoiles : / pour certains, ce n’est pas assez ». D’aucuns s’interrogent sur le fait qu’il existe plus de propriétaires de montres que de boussoles, comme si l’espace laissait indifférent. Romanès pense le contraire : l’espace n’est pas un simple temps mort. C’est la raison pour laquelle il écrit : « je n’ai pas encore compris / comment fonctionne le monde, / mais je sais très bien / ce que le ciel exige de moi. / Le temps du gâchis est fini. / Maintenant, je pose la main / sur tout ce qui est beau ».
Chez lui, les mots ne sonnent nullement comme une mandoline ou un triangle. Ils ne déçoivent pas. Nulle mélancolie apparente puisqu’il n’y a pas d’exotisme ni pas de côté. Avec lui, on est toujours sur le trottoir d’en face, sans cesse renouvelé et revécu. Ses amis ont beau lui dire qu’il incarne « le mépris absolu / (Sa) noblesse est pourtant réelle ». On sait tous que l’encre de la mélancolie est souvent une encre sympathique qui ne se révèle que devant la certitude circulaire du monde et de ses à-côtés. Payer son écot à la mélancolie, c’est s’acquitter de sa dette vis-à-vis d’une structure spirituelle essentielle.
Dès lors, « il n’y (a) pas de couteau / entre Dieu et moi ». Certains êtres dédaignent tellement les hommes que la misanthropie leur apparaît même comme indifférente : c’est une sorte de gravelle qu’on expulse si le renoncement devient trop fort. Dans Paroles perdues (avec la préface de Jean Grosjean), Romanès ne querelle pas les forces vives ni les boniments qu’elles impliquent. Il n’est pas « de cette race » qui connaît la grandeur, qui « décide, invente, construit ». L’assiette qui lui convient le mieux pour parler comme Montaigne, c’est le ciel : le ciel est son assiette comme le cheval était celle du Bordelais. Marcher sous les cieux le met dans son assiette si bien qu’il peut affirmer qu’il ne croit pas à ce qu’il fait, étant entendu que les personnes « ne sont pas des gens ».
Pourtant, on sent poindre une forme de tristesse : « Les pays sont décevants, / Les villes se ressemblent. / Être dans la foule / ou manger du sable, / c’est pareil ». Les gens lui font la gueule, il leur tire la langue comme les romanichels d’Apollinaire : on s’approche donc du bonheur, de cette existence nue « avec la seule blancheur ». Le bonheur a mauvaise mine : le bonheur n’est ni l’ataraxie ni l’absence de malheur, c’est de ne pas sourire quand on le désire. Peut-être que seule la duplicité peut rendre heureux « au cœur d’un monde allègre et terrible » (Claude Roy) !
Romanès expulse, lui, le « démon de l’analogie ». En effet, il est rare qu’un montreur d’ours, grimés en tigres, se mue en luthier de talent. Si vous croisez Alexandre, vous verrez comme il a la main ferme et l’abord généreux. Comme sa poésie. Écoutons-le encore dans Sur l’épaule de l’ange, car sa musique ne boucane pas. « On devrait écrire / sur des bouts de papier / qu’on trouve par terre. / ça obligerait à aller à l’essentiel ». Pour Romanès, seule la poésie a un intérêt : elle est l’aristocratie non décapitée de la littérature, puisque « la plupart des romans sont moins utiles qu’un cure-dent ». Il nous rappelle encore que « entre la réussite ou l’échec / il n’y a que le poids d’une plume ».
Alexandre Romanès nous offre « une louche de grâce » dont les fragments échappés font briller même « la médiocrité (qui consiste) à s’intéresser à tout ». Romanès est un grand poète de la simplicité, très loin du tout-venant. Sa poésie n’est pas une philosophie locale, c’est pourquoi elle atteint sa cible, sans tirer de flèche. Il nous exempte d’à peu près tout, sauf de porter en triomphe ce qu’il reste de la Beauté.
valery molet
Alexandre Romanès, Paroles perdues, Préface de Jean Grosjean, Gallimard, collection Blanche, mai 2004 – 11,50 €.