Elisabeth Pacchiano, La tête dans les nuages, les pieds dans le plat
Sens interdits
Ecrites et offertes à l’énigmatique« Julie qui… cumule les emplois : avec sa voix de poissonnière, elle jure comme un charretier. Un vrai clown qui parvient toujours à vous arracher un sourire même quand le ciel est gris », les nouvelles de Elisabeth Pacchiano poursuivent le travail de l’auteure en tant que chasseuse de tête. Ce travail fut annoncé en préludes par Les têtes coupées (2012, Jacques Flament) et La tête comme un compteur à gaz (2023, Éditions du bord du Lot).
Pour son nouveau recueil, se « couvrant » de Beckett, elle nous assure « Qu’importe qui parle. Il va y avoir un départ, j’en serai, ce ne sera pas moi, je serai ici, je me dirai loin, ce ne sera pas moi, je ne dirai rien, il va y avoir une histoire, quelqu’un va essayer de raconter une histoire. » (In Textes pour rien). Selon une telle assise, existent ici des histoires qui sont soit des mensonges, soit des démentis ou des repas de dupes. Mais nous en restons ravis là où tout est possible.
Dès la première nouvelle, Mort ou vif nous fait glisser vers le pire avant de basculer voire floculer entre « Les insomnies de madame Lucas » et des « promesses, du vent ». Avant que de « petits comptes » soient réglés entre amis là où il s’agit pour les héros ou héroïnes soit d’habiter « Comme on fait son nid », soit d’avoir la vie devant soi et entre divers transports. Et ce, « D’une voix à l’autre » – y compris de « Simone », parfois la tête (d’âne) sur le billot ou « Là-haut sur la montagne ». Preuve que dans cette série de nouvelles, L’ironie du sort reste la pièce maîtresse avant et finalement Rideau !
Tous les personnages, à force d’encaisser des revers d’infortune subis ou désirés, soit disjonctent soit engagent leur avenir dans une voie douteuse. Parfois, Elisabeth Pacchiano sauve (enfin presque) le petit dernier (né d’une soirée arrosée et d’une erreur de calcul) d’une fratrie de douze enfants. Mais chez ses héros ou héroïnes, les emmerdements sont une donnée souvent immédiate de l’existence sans que« naître ou ne pas naître » n’y soit pour grand-chose.
Et après tout, les Simone en voiture participent à leur manière en le grand oui ou le petit non (l’inverse est possible vu certains contextes). Par exemple, une institutrice s’en serait contentée mais une simple absence de bruits la dérangerait. Et dans ces nouvelles, les bons motifs de malaises caressent parfois une certaine inconsistance. Mais tout devient un plaisir pour tout lecteur/trice. A chacun de gagner (un jour) le paradis ou se blottir dans les bras d’une mère. Mais la règle reste vespérale : il vaut mieux être vivant que mort.
Cela reste à prouver car la fûtée et affutée Elisabeth Pacchiano offre de charmants spectacles de basses besognes. On se demande chaque fois qui va sortir de son imbroglio – mais atterrir dans un patelin isolé n’y change rien. Néanmoins, les hypothèses induites, avant la fin, vont bon train sans que des personnages centraux n’aient plus de valeur les uns que les autres.
A chaque lecteur d’attendre. La fin de telles nouvelles mangeuses d’hommes ou « véganement » du reste. De ces agapes jaillit un plaisir (ou un trafic douteux). Certains peuvent finir dans un chaudron mais les non cannibales apprécient d’autres chairs. Toutefois, restent les surprises d’une telle cheffe. Elle feint de bougonner mais pour nous obliger à lui tendre la perche avant de nous cracher ses quatre vérités – ou le quart d’une seule).
A nous de nous soumettre à l’épreuve de son feu. D’autant que marcher sur ses braises est une satisfaction. En conséquence, sachons lire ses nouvelles, « sous un lilas dodu ou un hêtre pourpre » qui nous apporte de l’ombre mais un naufrage à certains drôles d’oiseaux de ses textes. Faute de mieux ils tirent leur irrévérence sans renouer avec leur enfance ni cesser de respecter toute présidence. Cela reste une manière de rêver, de regagner sa liberté. Bref, Elisabeth Pacchiano écrit pour nous . Même si, dit-on, elle ne nous parlera plus.
jean-paul gavard-perret
Elisabeth Pacchiano, La tête dans les nuages, les pieds dans le plat, Editions Constellations, 2026, 160 p.- 16,00 €.