Arnaldur Indridason, La Fin du voyage
Deux destins tragiques…
Délaissant ses personnages habituels, Erlendur Sveinsson, Konrad, Arnaldur Indridason met en scène Jónas Hallgrímsson, poète, naturaliste, une figure fondatrice de l’Islande moderne, considéré comme un héros national.
Parce qu’il avait passé sa soirée à boire, il a trébuché et perdu l’équilibre sur cet escalier de meunier qui mène à sa pauvre chambre. Il n’a pas osé appeler, a réussi malgré la douleur, à se hisser jusqu’à son lit, installant sa jambe où l’os de tibia forme une étrange protubérance sous son pantalon.
Il n’aurait sans doute pas bu autant sans la rencontre avec cet homme tout juste arrivé d’Islande, qui a évoqué un mariage, celui de Thóra. Il s’inquiète de cette élégie, à paraître dans une revue, où il évoque l’amour brûlant qu’il a pour elle.
D’autres souvenirs douloureux sont remontés. Il repense à son retour chez ses parents, apprenant la disparition du Thorkell, appelé Keli, un jeune berger qu’il connaissait. Il se remémore les conséquences de cette disparition alors qu’il est en plein chagrin d’amour. Cette tragédie engendre des accusations non fondées, des calomnies, des plaintes auprès des autorités, des dissensions et sa famille n’a pas été épargnée. Emmené par ses voisins qu’il a pu appeler, il est finalement emmené à l’hôpital du Roi Frédéric. Or, la blessure est sérieuse et Jónas est vraiment en mauvaise santé…
Ce roman est construit autour des derniers jours de ce poète et des moments les plus importants de l’existence de cette figure historique morte à l’âge de 37 ans. Si le romancier propose une biographie romancée, il mène une enquête sur la disparition du jeune berger, raconte les scènes de bohème étudiante à Copenhague et les retours en Islande. Là, le poète est confronté à la misère, la maladie, la solitude des famille isolées dans leurs fermes.
Le romancier dessine un tableau sombre de cette époque où l’île est encore dépendante de la couronne danoise. Jónas milite pour provoquer un sentiment national auprès des Islandais, dans l’espoir de susciter un mouvement de résistance populaire contre la domination danoise. Les rencontres avec Andersen, Humboldt, et d’autres figures d’une intelligentsia composent un arrière-plan culturel qui contraste avec la rudesse islandaise.
Avec une prose envoûtante, mélancolique, nourrie de nombre de détails historiques, d’émotions de toutes natures, Arnaldur Indridason signe un livre sombre. Mais, il rend un magnifique hommage à ce poète, autant qu’une réflexion sur la maladie, la finitude, la solitude du créateur et le poids de cette domination danoise.
serge perraud
Arnaldur Indridason, La Fin du voyage (Ferðalok), traduit de l’islandais par Éric Boury, Éditions Métailié Noir Histoire, février 2026, 256 p. – 21,00 €.