Didier Ayres, Toxico – 3 & 4

Didier Ayres, Toxico – 3 & 4

lelitteraire.com propose de manière inédite à ses lecteurs ayant apprécié les billets « en marge » de Didier Ayres de découvrir sous forme de feuilleton son oeuvre théâtrale, Toxico.

III

Dans une chambre tapissée de moquette rose s’entretiennent deux hommes et une fille. Il y a une pile de livres à côté de la cheminée (traces anciennes d’un passé, sans doute d’un lettré, mais tombé depuis dans la drogue).

Tu verras elle est toujours hight.

Une sorte d’apparition, si je te suis ?

Une sorte de sainte.

Une sorte de sainte ?

Une sorte de sainte dans la vie matérielle, très au-dessus de nous autres, si tu veux.

Si je veux ?

La fille pénètre dans la chambre. L’un des deux garçons l’accueille de manière bizarre, comme s’il avait quelque chose à se reprocher, comme si une sorte de problème physique le rendait visible aux yeux de la « sainte », revêtue ici d’un pouvoir paranormal. Cette action complexe de la psychologie des individus, souligne que, par essence, une personnalité se construit dans la relation à autrui. Un visage est donc plus fort qu’un discours pour que l’on puisse se résumer soudain à soi-même, comme ici, où un visage semble détenir toute la vérité.

IV

Dans la même chambre. Le personnage est penché sur un carnet où il essaye d’écrire, monologuant sans répit.

C’est par ennui. Oui, je peux m’ennuyer très fort. Et le temps, je ne sais pas ce que c’est. Je réagis par contact. Et la nausée disparaît. Je deviens translucide et on voit tout en moi. Mon visage n’arrive pas à le cacher. Je n’éprouve pas grand-chose. Je ne ressens parfois rien dans l’héroïne. Ne pas prendre de l’héroïne, ne pas prendre du LSD, ne pas prendre d’opium, rien. C’est une question de sexualité infantile. On parle de pervers polymorphe. Je ressens une impression d’élévation qui va vers le bas. Je n’ai jamais vraiment perduré dans la drogue. Je ne me suis fait un fix qu’un petit nombre de fois. Je ne suis pas dépendant du manque, mais je combats l’ennui. C’est plus fort que tout, l’ennui. C’est une prison, l’ennui. C’est l’endroit où tout disparaît, comme avalé par une immense tombe, un trou noir où crient les humains. D’ailleurs, je suis seul. Seul dans mon ennui. Je garde une photographie d’un moi-même qui n’existe plus. 25 ans plus tard. 25 ans après ma naissance. C’est la vape. Mais sans aucun sentiment, pas même du soulagement. Non, juste cette petite et courte élévation au-dessus de la minute du fix, une espèce de trou noir, un immense trou noir où vivent les humains. Non, je n’ai jamais plané, je me suis toujours endormi. Je n’ai jamais ressenti cela avec aucune drogue que j’ai utilisée. Juste les amphètes. D’ailleurs, je suis seul. Juste cette photographie où je n’existe plus. Une casquette de faux-cuir. Toxico. C’est « homo-toxico » que le spécialiste du SIDA a écrit lors de ma première visite. Je lui ai dit que ce n’était pas uniquement ça, que cela n’avait jamais été récréatif, mais pour soigner une douleur qui n’a pas de nom. Et que je n’avais jamais été dépendant. Et de là, je suis passé aux benzodiazépines, drogues sociales. Possibilité de vivre dans le monde normal. À 25 ans, on ne sait pas clairement ce que sont les normes, le normal, l’anormal, le vécu, le rêve, le bon et le méchant, l’ennui et son contraire. Il y a donc eu quelque chose lors d’un de mes 7 fixs. En 10 ans, 7 fixs. Deux jours sous méthadone. Deux jours sous charge. Mais rien que je puisse établir avec une certitude absolue ; juste des sensations, des images plus ou moins stables.

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