Didier Ayres, Toxico – 5 & 6

Didier Ayres, Toxico – 5 & 6

lelitteraire.com propose de manière inédite à ses lecteurs ayant apprécié les billets « en marge » de Didier Ayres de découvrir sous forme de feuilleton son oeuvre théâtrale, Toxico.

V

Les deux scènes suivantes doivent se faire suite, juste en abolissant l’idée d’espace, comme si les lieux étaient davantage des zones du souvenir que des endroits réalistes. Ce qui veut dire que l’on se trouve dans une pliure du temps, laquelle peut se tendre ou se détendre, comme chacun le connaît s’il examine avec fidélité les souvenirs précis et imprécis de scènes primordiales (comme le sont les scènes d’enfance, par exemple).

Dans la chambre de Laure.

Je déteste cet Allemand.

Alors pourquoi tu sors avec ?

Peut-être que j’ai pas besoin de conseils. Tu es capable de me donner des conseils ? Un mec solide. Tu n’es pas un mec solide. Je te déteste aussi, même si tu ne le vois pas, que tu ne le devines pas. Lui, il est capable de m’interdire le bon shoot, celui qui me ferait partir au pays des chevaux, des horses comme on dit ? Et puis, je ne parle pas l’allemand.

Alors, qu’est-ce que vous vous dites ?

Le shoot, je peux le faire ; j’adore le Ball. L’héroïne, c’est pour la vie. C’est se marier avec l’impossible. Toi, tu survivras peut-être, mais, moi, c’est pour la vie même si je m’en sors, car je vais m’en sortir. Crois-moi, j’en sortirai vivante.

Le personnage le plus âgé prépare une seringue. Il shoote Laure. Une autre seringue. Il shoote Jean-Louis. Une autre seringue. Etc.

Je vois grand.

Je vois dans le noir comme les chats.

Je vois ce qui remplace l’amour.

Ce qui remplace la mort.

L’amour ?

La mort ?

Oui, en mieux.

C’est la sexualité.

Un état polymorphe.

L’amour de la Blanche.

Un amour de la came.

… (Ils rient.)

Toute l’angoisse se retire vers un lien lointain où personne ne se connaît ni ne se parle. Le royaume du silence. Le royaume épais de ce qui n’existera jamais. Juste au moment où s’introduit l’héro dans le sang. Après, le silence. Le sommeil. Un repos en apnée.

Je vois grand.

Moi, je vois l’avenir.

Et moi, je vois dans le mur.

Comment cette dope peut être bizarre ! Là elle avance comme un cheval, et pour toi, elle te fait juste pleurer. Pleurer par avance pour ce que tu vas souffrir après elle.

Au contraire, elle me hait.

Ce sont les anges noirs de Satan. Des incubes rougeoyants.

Oui, je vois l’avenir comme une bulle coincée dans une seringue.

Ah ! je vois Satan.

Et toi ?

Moi ?

Idiot ! Tu es un idiot, et un rabat-joie. Tu emmerdes tout le monde.

Un des personnages essuie une montée de larmes et de petits sanglots très forts, très intériorisés, émouvants, pathétiques.

Personne n’a envie de pleurer comme toi. Tu nous fous la guigne.

Tu te souviens de cet acteur qui jouait de la batterie et qui sortait d’une cure ?

Tu nous fatigues. Arrête, veux-tu ?

Moi ? Je ne peux pas partir. Je serais trop seul.

L’odeur de sang qui jaillit. Moi, ça me saisit. Cette odeur. C’est terrible. Cette odeur, je ne peux pas m’en passer.

C’était un bon acteur.

Tais-toi.

Pourquoi ? Lui aussi il est mort. Il est mort avec vous. Dans un ball. Dans ce sinistre ball. Vous êtes tous des ectoplasmes. Vous n’existez pas. Vous obéissez, voilà tout.

Respire cette odeur.

Cela sent légèrement le chloroforme.

La seringue, c’est l’épée du diable.

Je ne décolle pas.

C’est pire.

La conversation s’éteint au fur et à mesure, car presque tous les protagonistes se replient dans une forme de somnolence maladive et perdent peu à peu contact entre eux, sujets à l’endormissement qui succède aux injections d’héroïne.

J’atteins la barque.

La barque ?

Celle qu’il y a de l’autre côté.

Cela pour toujours.

Oui, pour l’éternité.

L’enfer.

La seringue. Passe la seringue.

Dors, mon enfant.

VI

La lumière faiblit. On se trouve maintenant dans un restaurant abandonné, une ancienne pizzeria. Elle fait face à La Source, le café de tout à l’heure. Les mêmes personnages. Ils sortent semblablement de la chambre de Laure, et sont ici comme des corneilles isolées et solitaires, qui font un groupe hétérogène, sans vraie communication. Seul, le fix les réunit. Du reste, pour ceux qui resteront en vie, cette bande de drogués ne se souviendra plus de rien, aura oublié les soirées post-défonce. Ils sont groggys.

Oui, River Phoenix. Je me souviens. C’est lui l’acteur dont je te parlais.

Tu sais ce que je vais devenir ? Une junkie. Une épave. Une loque.

Arrête, tu veux ?

Jean-Louis. Laure. Isabelle. Gunther. Moi. Ce n’est pas vivre. Ce n’est rien. Cela n’existe pas ? Vous êtes du vent. Vous n’existez pas.

Reste.

Pourquoi faire ?

Pour qu’il s’aperçoive pas qu’il est comme nous. Pas supérieur. Il dit : beau comme une fille. C’est ridicule. C’est bête. Et puis, j’aime pas ça.

Serge. Pascale. Les amphètes. Des créatures. Vous êtes tous des créatures. Vous ne savez pas pour moi. Vous ne vous doutez de rien. Mais un jour je serai quelqu’un. Un grand. Vous ne pourrez plus m’atteindre. (Il pleure.)

River Phoenix. Dans My Own Private Idaho de Gus Van Sant ?

Sa sortie de boîte de nuit ?

Sa sortie, tout court.

Eh bien, nous y allons. Nous aurons tous notre petite OD quotidienne.

Arrête de chialer. Pascale ne t’aime pas. Je ne t’aime pas. Mais on n’est pas obligé de tous s’aimer, n’est-ce pas ?

Non ? Pourquoi ?

Parce que je pense que tu ne seras jamais rien sinon un petit frustré qui croit encore au Père Noël. C’est même agaçant ta naïveté. On ne sait pas si tu mimes ou si c’est vrai.

J’ai été trois fois à Fernand Widal. Fermé dans une cellule capitonnée. Tu sais ce que c’est ?

C’est pour ça que tu chiales ?

Laisse les morts enterrer les morts. On mourra. Ça c’est sûr. Il n’y a pas d’alternative. Et c’est pas joyeux d’être toxico. Cela ressemble à une passion perverse de laquelle on ressort totalement détruit. Tu crois que je l’ignore ?

Cela se passe dans l’esprit des divinités. Les divinités de l’héro, de la poudre, du smack. Les divinités de la nuit.

Elle ? C’est la fille gothique. Elle se prend pour Marc Bolan.

(Cette fille gothique est amoureuse de Laure, l’une des toxicos, et Laure joue un jeu très malsain avec elle.)

Je ne me prends pour personne. Je voue un culte, c’est tout.

Il t’en reste un peu ?

Non. J’ai plus rien. Et puis de toute façon, il faut payer. Il faut toujours payer. Tu crois que c’est gratuit parce que on t’a filé de la bonne pour pas cher. Détrompe-toi. Il faut payer. Il n’y a que cela ici. Même ici. Tu crois que nous sommes des anges perdus dans le sfumato de la défonce. Détrompe-toi : il n’y a ici personne qui ne sait mieux haïr que nous, y compris entre frère et sœur.

Tu as été en Guyane Française ? Et tu finis dans cette pizzeria minable. Tu ferais mieux de boire. C’est plus long comme suicide.

Voilà, c’est tout gâché. Je voulais que l’on soit cool, que l’on respire de la came. Lui, il pleure et il a des envies de mégalo. Elle, elle flippe complètement sur le rock gothic. Et mon frère fait le savant, alors qu’il en sait moins que nous. Et celui-là qui ne fait que s’ennuyer, rien ne le satisfait. Et puis, cet autre qui ne jure que par la fin des toxicos, leur extermination. Moi, tout ça, ça me fait vomir. Et celle-là qui donne des conseils. Ça me fait marrer.

Jean-Louis ne m’a jamais aimé. Je ne l’ai jamais aimé moi non plus. Il a couché avec mes trois sœurs comme si c’était un miracle. Mais, moi, je m’en fous. Qu’il reste ce qu’il est et on verra dans quarante ans l’état général de ce pauvre coq.

Et tu crois que tu vas ressusciter ?

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