Didier Ayres, Toxico – 7 & 8

Didier Ayres, Toxico – 7 & 8

lelitteraire.com propose de manière inédite à ses lecteurs ayant apprécié les billets « en marge » de Didier Ayres de découvrir sous forme de feuilleton son oeuvre théâtrale, Toxico.


VII

Une chambre capitonnée à l’Hôpital Fernand Widal dans le 10ème arrondissement de Paris. Didier, un des personnages de cette pièce, est en proie à des crises d’angoisse qui le rendent incohérent et instable. Il ne contrôle plus son humeur. Il déraisonne et monologue.

Les infirmiers disent : « pour votre bien ». Mais, le Bien, savent-ils ce que c’est ? ce que cela peut vouloir dire ? C’est une espèce de pointe fine sur ma poitrine. Comme si tout était prisonnier du sternum. Du plexus solaire. Là, solaire. Le contraire du shoot. Le contraire de tout ce qui est vivant. De tout ce qui est mort. Des pointes fines sur mes bras. Des légendes qui sortent de ma bouche. Je le hais. Je la hais aussi, je les hais. La médecine ? Cela ne rapporte rien. Cela rapporte quoi d’être enfermé dans une cellule capitonnée ? Un lit par terre. Des fenêtres grillagées. Des portes. Et puis cette violence. Cette chose superbe qu’est la violence. Les gens normaux, ils ne savent pas vaincre le temps, eux non plus. Sortez-moi de là ! S’il n’y avait que la question physique, la dépendance par exemple. Je n’ai personne ici. Aucun amour. Aucune personne qui pourrait se sentir sensible. Il faut chercher l’absolu. Le corps absolu. Le corps qui se dégage de la drogue. Voilà. Je suis invisible. On voit à travers moi. Quelque chose de palpable. De matériel. De tangible. Mais, ce corps ne compte pas. Avant de planer. Car les benzodiazépines ça donne pas de corps. Ça fait pas planer. Mais j’en ai marre. Là encore une manière de refus. Je refuse ma personne. Je veux être quelqu’un d’autre. Et ce n’est pas passager. Cela existera longtemps. Cela durera. La drogue, c’est la détresse du langage. Ce qu’on dit, cela ne correspond à aucune vérité. Et puis, enfoncer une seringue dans ses veines, mordiller un petit cube d’opium alors que rien ne facilite moins la vie, ou rester quatre jours éveillés après cinq capsules de Dinitel. Cela ne ressemble pas au bonheur, même artificiel. Aucune métaphysique disait mon professeur de philosophie. C’est juste le prix de la souffrance. Un laps de temps inégal. C’est au mieux la mort. Appuyer sur les voyelles toniques. C’est la drogue qui rend mortel. Dur. Très dur. Dur. Très dur. Les drogues diurnes et les nocturnes. Écouter les choses de l’esprit, disait mon professeur de philosophie. Des cris qui démontrent la vie. Qui la prouvent. La ceinture des benzodiazépines. Un cachet pour faire descendre. Revenir parmi les vivants. Trois Valium 50 pour remonter. Je me hais. Tout le monde hait tout le monde. River Phoenix, c’est lui dont on parlait. Sa surdose au café. Un double. Ce n’était pas le double, pas la doublure, mais le vrai River Phoenix.

VIII

De nouveau dans une chambre, ou plutôt dans le séjour d’un petit appartement très sombre, peut-être en pleine nuit, à Paris, Paris avec la terrible réalité de ses toxicos, de leur angoisse. Là encore, les personnages semblent exister hors de tout contexte, un peu comme s’ils récitaient une sorte de sous-texte, toujours, un texte dont ils ne mesurent pas la symbolique.

Les deux garçons sont face à face, le premier est allongé sur un sofa, sous une couverture kabyle quand le second reste le torse dénudé et un léger air ironique sur le visage.

Trois Dinitel, ça te va ?

Tu sais, je suis vulnérable. Tout me touche.

La Sainte, elle est hight, elle est invulnérable. Un peu comme si elle se trouvait sous coke, une coke intérieure, tu vois.

Tu veux ?

Comme tu veux.

Pas de larmes.

Pas cette fois-ci.

Pas de « je suis beau comme une fille ».

Et alors ?

Sinon rien : pas de Dinitel, pas de joints.

C’est parti.

Serge ? Tu m’aurais fait l’amour si j’avais osé te demander ce soir où tu étais seul chez toi, et moi, sur le sofa. Dans un état indescriptible. J’y repense des fois. Je me dis que tu aurais couché. C’est vrai ?

Je ne vois pas ce que tu veux dire.

Tu sais, c’est proche de l’amour.

Quoi ?

La défonce.

Tu sais, je peux rien dire à Pascale. Elle ne t’aime pas du tout depuis la nuit que tu as passé sur mon sofa.

Je l’ai compris, ne t’inquiète pas.

Allez. Donne-moi.

Mets ce disque de U2.

Tu crois en Dieu ?

Peut-être. Cela permet de triompher parfois.

Triompher de quoi ?

De Satan. De la came.

J’écris des faits pratiques. Sur des agendas, sur des calendriers. Partout. J’écris que je vais mourir. Que je ferai pas de vieux os. Que mon nom me dégoûte. Que mon père me dégoûte. Que ma grande sœur n’imagine pas comme je me sens à côté d’elle. À la fois, innocent et coupable. Sa protection. Contre mon père, cet homme si brutal qu’on a de la peine à imaginer. Sa protection. Mais elle ne sait rien des shoots. Elle croit que je sniffe de temps à autre. Elle ne sait pas que c’est 100 pour 100 des cas. Toujours. Toute la semaine. Dimanche. Le shoot, ça remplace tout.

Une cigarette ?

Tiens. Prends.

C’est pas si réjouissant.

Tu veux dire ?

D’être ce que nous sommes.

Remets la k7.

Toi, ce sont des amours ténébreuses.

Plutôt mourir.

Un champ de ruines.

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