Denis Moscovici, Mystères et fulgurances de la marche
Ce qui va (mal)
Panique à bord ! Dès le début, Moscovici annonce la couleur : « Il n’y a plus d’ongle à ronger La solitude se répand sur la ville aux cent-mille réverbères Nul oiseau sur la terre Nul poisson au fond des océans ».
Entre anticipation ou remémoration, ce livre reste celui la grande catastrophe. Surgissent des signes avant-coureurs ou précurseurs. S’entendent d’hier ou de demain silence terrible, cris, larmes de celles et ceux qui sortent et s’absentent plus que de raison. Et pour résumer, s’agglutinent des excès dans un sens après des excès dans un autre. Le tout en de longues, très longues marches après des crises et des crises sans retour. Bref, autant de signes annonciateurs du grand trou noir et du souvenir de la grande catastrophe.
Avant, tout était idyllique et paradisiaque – du moins lors de l’enfance du monde. Tout après, ce fut cris et fureur quand le monde lui-même fit le « dépeupleur » cher à Beckett. Avec la grande catastrophe, tout se transforme mais rien n’est semblable : « La gorge est sèche Les voix sont tues Les yeux sont vagues et secs laissent sans larmes ». Et pour « tous ceux qui restent » (idem, Beckett), plus question de faire face. L’homme est sans rêves et même de ses cauchemars il cherche les sujets.
Toutefois, héritier et fin limier du surréalisme, Moscovici parie sur un réel évanescent mais prétend à l’illusion venue du fond des âges. Même l’envie de faire l’amour revient sans écho au sein même de la fuite incessante de la mémoire. Restent des élus qui siphonnent des nectars au goulot d’une bouteille. C’est déjà une manière d’étouffer le crime. Les voici marchant sur l’asphalte et leurs corps sont sans sépulture. Ils croisent de drôles de créatures en un univers surréel où « l’éther plane sur l’amour absolu des vampires ».
Bref, l’aube se lève sur le paysage absurde. D’où le retour d’une convulsion de beauté. Une nouvelle folie guide les pas dans le labyrinthe là où, si « les portes ont fini par s’entrouvrir sur des femmes incomplètes », quelque chose arrive. Alors, avançons.
La vie s’offre, redevient une école de longue haleine. Un prochain cycle dessille les esprits encalminés. Certes, rien d’autre ne soufflera tant que l’oubli recouvrira de sable les mots enchâssés les uns dans les autres. Mais existe ici un réveil des créatures atteint qui des sommets dans l’histoire des formes. Il faudra des siècles d’absence pour lcroire dans un nouveau retour à soi et « des hasards sans issue viendront briser les chaînes » qui rompront le cercle parfait des êtres. La poésie souffle dans un tel paysage.
jean-paul gavard-perret
Denis Moscovici, Mystères et fulgurances de la marche, Éditions de L’Asymétrie 2026, 96 p. – 17,00 €.