De Cicéron à Agamben en passant par Claude Roy : à la recherche de l’amitié introuvable !
Si Cicéron songe clair, l’affection barbote parfois en eaux troubles. Dans L’amitié, le futur assassiné s’interroge sur la nature d’icelle qui pourrait résulter de notre dénuement. En effet, ne repose-t-elle pas sur l’idée que « ce mutuel échange permettra d’obtenir – donc de rendre – ce qu’on n’obtiendrait que médiocrement par soi-même ? ». L’amitié ne serait qu’une farce de notre faiblesse ? Non, évidemment, sinon « les plus démunis seraient les mieux disposés à l’amitié ». La détresse ne peut être à l’origine de l’amitié.
En bon Romain, Marcus Tullius la considère comme le contraire de l’affliction, une manière de transposition divine dans l’ordre naturel, une sauvegarde émanant des cieux que les hommes ont créée dans un poème et sur le dos desquels ils s’enfuient dès qu’une occasion se présente. S’il n’y pas d’organe propre à l’amitié, la raison en est qu’elle s’apparente à un flux, une tension, un havresac de circulation dont les dieux seraient les agents distraits, parfois fourbes puisque, selon la thèse de Baltasar Gracián, « il faut avoir des amis jusque parmi ses ennemis».
Il existe une pâleur de la sympathie qui engendre une forme d’écriture du désastre par laquelle « le cercle, déroulé sur une droite rigoureusement prolongée, reforme un cercle éternellement privé de centre » (Blanchot). L’amitié est donc un avatar de la mécanique quantique comme la poésie ressemble, à s’y méprendre, à une nappe phréatique contenue dans un bonnet phrygien. Pour Agamben, reprenant exactement le titre du livre de Cicéron, l’amitié équivaut à philosopher et à vivre en tant que vivant, car « il y a une équivalence entre être et vivre… Voilà une anticipation décisive de Nietzsche selon laquelle « être : nous n’en avons pas d’autre expérience qu’en vivant ».
Dans cette perspective, avoir un ami, un amour, c’est être sans autre expérience que l’expérience que nous en avons. Cette sangle cérébrale nous rappelle que l’amitié est un art primitif comme le cinéma dont l’aspect narratif renvoie trait pour trait aux dessins pariétaux. A moins que, comme pour le génie ou plus exactement la génialité humaine (Berdiaev), l’amitié ne se laisse définir que par ce qu’elle donne : à savoir le sentiment de la ressource. En paraphrasant Claude Roy dans son merveilleux L’enfant de Paris, « de tous les vertiges », deux seulement « m’enchantent, celui de l’embarras » et de l’inclination.
De fait, l’amitié fermenterait dans le songe puisqu’il « n’est de vrais désirs que mûris dans la rêverie ». Comme toutes les choses périssables, elle ne serait qu’un symbole, rejoignant ainsi le propos cicéronien, auquel j’ajoute l’idée qu’elle favoriserait l’érosion au détriment de la construction. Le chenapan Épicure pensait que « l’amitié danse autour du monde, nous appelant tous à nous éveiller pour la vie heureuse ». Cette Sentence vaticane résume la série d’indices que les penseurs ont développée, à la différence près que – contrairement aux dieux – l’amitié a cette faculté de n’être point de caractère apophatique comme Montaigne l’a montré avec sa fameuse double proposition subordonnée circonstancielle de cause (« parce que c’est lui, parce que c’était moi »).
Donc, pour un grammairien, ce sentiment est une ellipse adoubée par la locution conjonctive de subordination « parce que » ; pour un poète, l’amitié est un quart de salsa ameutant une gigue ; pour un être humain, un carré d’as un soir d’ivresse ; pour Simone Weil, « l’amitié est un miracle par lequel un être humain accepte de regarder à distance, et sans s’approcher, l’être même qui lui est nécessaire ». La grande Simone a, bien sûr, toujours raison : c’est d’ailleurs une amie inconnue, cette catégorie d’amis la plus répandue et la plus sûre, puisque la plupart du temps nos amis démontrent à quel point nous n’avons pas besoin d’ennemis, pas plus que d’éternité.
En définitive, l’amitié trouverait sa source dans la sensation que l’éternité n’existe pas et, d’une certaine façon, dans l’idée d’inexistence. Peut-être que l’amitié nous permet d’éviter le péché d’excès d’inexistence !
valery molet