Pierre Bettencourt, La vie à Alicarnasse, ou La fin de tout

Pierre Bettencourt, La vie à Alicarnasse, ou La fin de tout

Pierre Bettencourt ose un sadisme pour exprimer les déchirures de tout être aux prises avec la tyrannie du sexe. C’est pourquoi dans ses livres comme dans ses oeuvres picturales il donne l’image d’une humanité serve, quasi animale mais où le sadique devient un protestataire et un insurgé car, à l’inverse du masochiste, il ne s’isole pas dans sa souffrance et ne se contente pas de regarder le monde.
La vie courante à Alicarnasse est un texte inédit destiné à suivre Les plaisirs du roi, qui s’inscrit pleinement dans cette veine provocatrice et jubilatoire. entre inquiétude métaphysique, liberté morale et érotisme noir. Son écriture relève de la quasi farce ou d’une « facétie sérieuse» singulière. En témoigne ce passage : « A Rome, la nouvelle du martyr du Père Brottier parvint quelques mois plus tard, et où la cause de sa béatification eut normalement due être introuvable, on se méfia. La fameuse lettre où il demandait pour les carnassiennes le privilège de la communion intime moulait son dossier d’une tache indélébile, qui malgré tous les efforts de ses supérieurs revenus sur leur parti pris ne lui permettra sans doute jamais d’accéder à la gloire des autels.« . Le tout dans la cité d’Alicarnasse, ensorcelante et anarchique, en Insulinde, aux confins du monde civilisé du début du XXe siècle. Cette ville se moque des carcans sociaux, religieux et moraux importés d’Europe. Sous l’autorité de leur souverain, les Carnassiens cultivent un rapport frénétique à la chair et au désir : tout y semble prétexte à la jouissance et à la transgression.

Pour Bettencourt, la vie s’exerce à force d’organismes et de sexes qui se confondent avec la nature transfigurée et le surnaturel dans une sorte de splendeur convulsive. L’art eut donc pour le créateur un caractère sacré dont il s’expliqua. On peut parler à son propos d’érotisme et de cruauté sans que cela ne trouve chez lui une figuration morbide ou artificielle. Il existe dans l’oeuvre une perversion des valeurs au sein d’un humour étrange qui confirme la force de cette quête. Qui s’appuie sur une sorte de voyance profonde et une illumination mystique. Il reste l’axe essentiel dans une approche dont les éclats tragiques ne sont pas sans rappeler ceux que l’on retrouve chez Bataille.
Pierre Bettencourt a écrit : « J’ai vu très tôt que la vie sans humour n’était pas possible. J’avais seulement sept ans quand j’ai perdu ma mère. C’était comme si le ciel avait disparu, plus rien n’existait. Elle allait faire des cures à Davos et, une année, elle n’est pas revenue. Cela a été pour moi un drame absolu qui, d’une certaine façon, me poursuit et continuera à me poursuivre jusqu’à la mort ». Ce drame n’a pas quitté celui qui, né en 1917, est mort en 2006 dans l’indifférence.

Pourtant, comment oublier, depuis ses « fables fraîches », le poète et l’artiste pour lequel les femmes ont compté tellement mais tard. Seulement (au nom de la première d’entre elles) à partir de l’ « intouchable » (titre prémonitoire et qui annonçait tout). Les femmes et surtout une femme dont l’artiste parlait en ces termes : « C’était une femme dont la beauté me transportait. Nous nous voyons depuis cinquante ans et nous sommes restés sur ce pied d’intimité. Elle était un peu étonnée de l’intérêt que je lui marquais. Elle-même adorait un garçon qu’elle a finalement épousé ». Cependant le sexe, sous toute ses formes, est à la base de son oeuvre. où paradoxalement le sexe se dresse comme un pilier ou un pal.

Emane du livre un érotisme spirituel omniprésent au sein de ce qui ressemble à un rêve ou un cauchemar incarné matériellement dans toutes les productions de l’artiste. Usant d’un humour noir proche du sanglant, du sanglot et du vomissement Bettencourt ose les figures sadiques pour exprimer les déchirures de tout être au prise avec la tyrannie du sexe. Dans cette fable délicieusement obscène se distille une satire acide de la morale bourgeoise, du colonialisme, de la chrétienté et du progrès. L’individu semble s’y dissoudre dans une vitalité collective aussi fascinante qu’inquiétante.
Âmes prudes : préparez-vous ! Certes le sexe est pour Bettencourt plus un élément de séparation que de communication. Mais c’est aussi un appareil de torture auquel sont soumis les amants. Ils y sont enchaînés, broyés, détruits. Et les figures lubriques deviennent des sortes de divinités hétérogènes et complexes (romaine, nègre, indienne, que sais-je encore…).

Pierre Bettencourt, La vie à Alicarnasse, ou La fin de tout, Illustrations par l’auteur, Editions Fata Morgana, Fontfroide le haut, 2026, 1104 p. – 22,00 €.

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