Daniel Habrekorn, Journal intermittent – 1982 – 2000
Nul n’est prophète en son journal
Daniel Habrekorn a eu et a toujours besoin de croire dans la littérature. Au fil des genres qu’il aborde, se crée en son « je » ou via des narrateurs l’incarnation tangible de l’éternel retour du temps. Mais ici, son journal parvient à en restituer la schizophrénie. Car pour le diariste, près de 20 ans oblige à un certain amour de la gratuité dont la société est fort dépourvue.
Quelques femmes peuplent ce journal – parfois peu affables, souvent empathiques -, permettant de comprendre l’auteur qui par sauts et gambades leur rend hommage, même s’il se tourne parfois contre lui-même jusqu’à se traiter de « traître ». En ce sens, l’Héautontimorouménos de Baudelaire n’est pas loin.
Mais avec le temps de cette vingtaine, un tel journal devient une neuvaine franco de port. Parfois, il y a de l’amour mais c’est blanc Bonnet ou Bonnard blanc, l’air de rien mais où la vie vraiment vécue, précise et intense, déborde ses limites. Il y a là nains visibles, raies alitées, rangs forcés, sourds cils, chats marrés, épaisses sœurs, trous peaux, abysses hâles, des émaux de la faim brillent sous le soleil. Cela crée des échos d’une double conscience. L’auteur dit que la sobriété cause sa perte, mais refuse la moindre goutte d’anisette de la vraie vie.
Et si tout est si juste du début à la fin, c’est sans doute parce que ces phrases remontent de très loin. Une expérience jaillit de doutes, d’inquiétudes, de joie, de l’absurdité et de l’administration idiote. Reste surtout un discret chant de solitude, nimbé d’enthousiasme, et de politique – plus qu’il n’y paraît. Un tel ouvrage devient une sorte d’allégorie de notre monde en mutation, éclairé de pièces en pièces. L’auteur y rappelle sa liberté contre tout ce qui ne ne cesse de s’entraver.
jean-paul gavard-perret
Daniel Habrekorn, Journal intermittent – 1982 – 2000, Editions Via Romana, 2026, 276 p. – 20,00 €.