Christophe Mahy, Au bout du compte suivi de L’âme au large
Habilement, Christophe Mahy semble prouver que en rester au rien permet non seulement de s’y faire une santé mais d’éviter de tomber dans le piège d’ une béatitude imaginable. Mais c’est une superbe feinte : celle de montrer que, sous prétexte qu’il y a une grande limpidité à n’être plus , l’être pèse de tout son poids.
Dès lors, l’auteur franchit les limites, on rejoint cette dimension où le mot devient tache ou trou noir. Il ne s’agit donc pas d’une sortie mais de se fonder dans le lieu où nous sommes : au-delà de la frontière du temps où il ne s’agit plus de le parler mais de le gueuler parce qu’il a encore quelque chose d’intéressant à dire et à montrer. En redoublant d’humilité, il faut l’affronter puisqu’on ne pourrait jamais le dépasser.
Il y a va en un tel livre d’un consumatum d’un bord d’ombre, du tissu temporel si fin qu’il tombe en pièces. Reste à trouver les mots. Miner la représentation, la mémoire, la langue. Évitant le récit, cherchant encore les indices, les traces, le poète est en quête du silence qui parle encore le silence.
Surgissent en ses voyages la rencontre impossible, le seuil infranchissable, le désir du partage mais, aussi, le nécessaire écart de plusieurs lieux. Il s’agit alors de passer donc non sous silence, mais dedans. Recourir à l’innommable, ne plus faire une croix dessus mais voir ce qu’il cache.
L’auteur tire du noir les flots rampants, les arcs lorsque la peau creuse le corps dans l’inflexion des voix qui se sont tues. Il lui appartient – et nous en écho – de remplir ce creux, ce vide. C’est là trouver les mots qui ignorent tout autant qu’ils dévoilent. C’est le cri même de l’être.
Il faut s’engouffrer quel qu’en soit le prix : choisir de ne pas se taire, de ne plus enterrer l’âme et de profiter de son chemin. Il engendre une absolue nécessité.
jean-paul gavard-perret
Christophe Mahy, Au bout du compte suivi de L’âme au large, Gallimard, collection Blanche, 2024, 144 p. – 16,00 € .
