Charlotte Labiche, Petites coupures
La puissance de la colère
La mère de Pâquerette a abandonné sa petite fille et son mari, un boucher-charcutier. Pâquerette aide son père et le soir, il lui lit le seul livre laissé par son épouse : Les Liaisons dangereuses. Adulte, elle est laborantine et vit avec Jean-Benoît, dont elle est follement amoureuse. Elle fait admirer, à son amie Daisy la magnifique bague de fiançailles qu’il vient de lui offrir. Daisy peste car c’est vendredi 13, un jour de poisse.
Parce que son bus a du retard, Paquerette voit un message, une chance. Elle se rend au PMU de la gare routière. Sur la grille, elle coche les numéros qui jalonnent son histoire d’amour. Et, quand les résultats du Loto tombent, son ticket vaut trente-deux millions.
Ils fêtent leur richesse, la joie de pouvoir réaliser des projets, avec du champagne, puis du mousseux jusqu’à l’ivresse. Au matin, Pâquerette est seule. Jean-Benoît a disparu en emportant, entre autres, la bague après avoir savonné le doigt pour la faire passer. Elle n’a plus le ticket. C’est un coup de massue sur la tête bien lourde de la jeune femme. Pour faire passer le choc, elle se saoule. Mais, quand elle se réveille après dix heures d’un sommeil de parpaing, les idées sont claires et elle s’écrit : Ça va chier.
Mais, pour l’heure, elle doit se tourner vers Bernadette, sa belle-mère qui la bat froid et qui adule son fils…
Ce livre, qui débute comme une comédie domestique, un peu fleur bleue, devient vite un thriller noir qui vire au road movie sur fond de vengeance. La motivation de l’héroïne s’appuie sur une frustration, sur la révélation de son aveuglement, sur l’amour qu’elle dispensait en pure perte, l’amour à sens unique. Qu’avait-elle en retour ?
Charlotte Labiche saisit à merveille la vie modeste d’un couple, la location en banlieue, le bus les choses qu’on n’ose pas s’offrir, la folie de jouer au Loto… Elle brosse une vie domestique modeste avec, cependant, un humour noir jubilatoire.
L’introduction de la lecture des Liaisons dangereuses par son père joue un rôle quant à la révélation du nouveau personnage de Charlotte. Elle quitte l’amoureuse pour passer à la manipulation, à la duplicité. À travers son intrigue, la romancière aborde de nombreux thèmes, l’amour aveugle, la trahison, la colère féminine, et la volonté de vengeance avec en arrière-plan le besoin de compenser un tel aveuglement.
Autour de Pâquerette, l’auteure installe Bernadette, une belle-mère bourgeoise, aux jugements cinglants qui devient l’alliée inattendue de sa belle-fille dans la traque du traître. Jean-Benoît est décrit comme le futur mari parfait, mais falot, calculateur.
Et de la banlieue parisienne à la Bretagne, la romancière emmène ses personnages, sans temps morts, faisant monter une pression jusqu’à un dénouement assez inattendu.
Avec Petites coupures Charlotte Labiche signe un livre sur la manière dont une femme se reconstruit à partir de ses blessures. Elle explore la cruauté intime, les héritages de l’enfance, les fourvoiements amoureux et la puissance de la colère le tout baignant dans un humour cinglant à souhait.
serge perraud
Charlotte Labiche, Petites coupures, City Éditions, coll. Policier, septembre 2026, 288 p. – 19,00€.