Arun Kolatkar, un poète venu d’ailleurs et de ce qu’il en reste !

Arun Kolatkar, un poète venu d’ailleurs et de ce qu’il en reste !

Personne ne connaît l’Inde. Encore moins Bombay, dont un des quartiers, Kala Ghoda, n’est pas authentifié. Enfin, le poète indien Arun Kolatkar demeure un OVNI. De cette équation à quatre inconnues naît la poésie. Comme les voyous ont inventé l’argot pour échapper aux cognes, les poètes ont conçu leur absence pour échapper à la mathématique du soi-disant réel, ce gendarme réhabilité.
Dans Kala Ghoda, poèmes de Bombay, Kolatkar nous dépeint « avec la rigueur d’un pirate / plutôt que d’un cartographe » l’étendue de notre petitesse, à moins que ce ne soit les handicaps de notre infirmité. Arun, c’est un peu le tableau de Gengis Khan par Nicolas Roerich. Il n’est pas à cheval dans la steppe rouge et bleu, mais dans un café au carrefour d’une artère de Bombay où les couleurs ne peuvent être pasteurisées. La poésie n’a pas d’essence. Toutefois, il ne s’ensuit pas qu’elle s’apparente à un panorama. Le panorama est une des formes de la crédulité, comme les anthologies ou les antibiotiques.  Penser le monde comme panorama infère qu’il n’y aura pas de possibilité intime. La géopoétique de Kenneth White a son utilité pour contrer l’idée de panorama, mais elle nécessite qu’on lui adjoigne le farfelu de la carence d’horizon afin d’échapper à une mesure planisphérique ou géographique de la création.

Au fond, la physique quantique, inaugurée par les poètes, leur rend hommage avec ses principes de superposition, d’intrication et d’onde-particule. Un vers n’a pas de propriété panoramique. Il peut être à des endroits différents à la fois et à deux états différents en même temps. Les vers sont interdépendants. Enfin, ils peuvent avoir l’apparence d’un objet et d’une onde simultanément. En poésie, le ricochet nie le panorama. Seuls les faux poètes appliquent la physique classique : ils tombent à plat d’où qu’ils se jettent comme « la racaille des feuilles sèches ».
Dans la perspective « quantique », très proche du « cantique des ordures », le bon Arun affirme que « Euclide l’aurait adorée, / cette guimbarde déglinguée… La carriole d’aisances / avec ses allures de théorème / impeccable ». Dans la moiteur de Bombay, les épices s’assimilent aux fèces et à la versification, « à un long temps d’exil / dans le désert d’une / décharge ». Comme Kant, Kolatkar faisait tous les jours la même chose. Il s’asseyait au même endroit et zieutait le même carrefour, puisqu’il avait compris que seule la répétition a cette arrière-scène de simplicité silencieuse qui provoque l’extase d’être soi, sans décoloration de la conscience (cette mauviette). La monotonie est agitée. La répétition est chatoiement : là où le poème devient comme une note de bas de page sur le « cycle de reproduction des ordures », les vers ovulent enfin, loin de leur « nounou semi-officielle » qu’est l’écriture elle-même. Azimutés, ils ne résultent plus du caca nerveux de la psychologie ou d’une dyspepsie, voire de la croyance en une destinée singulière du poète lui-même, mais de l’inventivité en tant que travail, de l’acceptation du retour éternel de l’identique, sous un angle différent, comme « un bouillonnant brouet d’étoiles / bientôt englouti / par un trou à rat / attendant son heure / un peu plus en aval ».

Cet aval, couchant avec le panorama, c’est la société elle-même, ce collectif pleurnichard et geignard : « ce chien paria / comme l’habitant originel / de l’îlot ». L’île des hilotes est cet « îlot » lui-même qui regarde « ce qu’il y a de plus dangereux au monde / un garçonnet avec un nouveau jouet ». Kolatkar n’est ni aigre ni pessimiste dans son appartement d’une seule pièce où il fait de la musique et boit de l’alcool. La présence de la beauté n’a pas de contrepartie, pas même souterraine. Ainsi, « la tête pouilleuse de son chéri / posée sur ses cuisses / devient harpe entre ses mains ». Tout se mue en harpe, même l’éclosion des lentes, l’écrasement d’un avorton, le soleil qui « volette comme un colibri devant son nombril » et qui « explose / et c’est le big bang sous ses paupières » devant les « pastèques… aussi froides / que d’impassibles boulets de canon ».
Si la poésie pouvait devenir un corps étranger dans la fiction, et partant la renouveler, alors la vocation narrative du roman serait purement poétique. Nous pourrions enfin éliminer la taille du silex comme activité principale du romancier, annihiler les histoires boucanées autour du feu. La grotte passerait du statut anecdotique au rang lyrique et « la face sombre de l’âme des uns / à peine éclairée par / la lumière réfléchie / des pensées inexprimées des autres » prendrait tout son sens dans la pampa « d’un silence isocèle ».

Kolatkar nous sort des « idées réchauffées / avec plein d’épices pour masquer la pourriture ». Désormais, Bombay nous est familier. Il faut nous hâter de nous enfoncer plus avant encore dans ces continents inconnus ; car nous n’aurons bientôt plus assez d’années pour trahir, autant que nous le voudrions, nos idées.
Il faudrait être éternel pour aller au bout de ses trahisons afin que, à leur terme, on puisse atteindre à grand-peine une demi-vérité.

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