Guillaume Sire, Guernesey
Eloge du mensonge
Échouer sur l’île de Guernesey – dépendance britannique au large des côtes françaises, où Victor Hugo et Renoir, entre autres, vinrent puiser leur inspiration –, c’est y perdre la langue afin de mieux la retrouver. En ce but, Guillaume Sire établit le lien charnel et inaltérable entre la chose et son nom : prononcer l’un, c’est faire exister l’autre.
En invoquant ces lieux, archipel de mots, Sire n’y va pas de main morte. « Je prends des barres à mine et je me les enfonce dans les yeux, je casse des émeraudes avec mes dents, je me roule, je me désespère dans la beauté. Je demande à Dieu des trucs invraisemblables. » C’est un véritable massacre même si l’auteur fait preuve aussi de clémence et de tempérance : « Je pleure pour des gens que je ne connais pas ». Mais il est imprudent, donne des coups de pied dans des drapeaux, quans ses pieds s’emmêlent : « c’est con, je dégringole », précise-t-il. Et il ne cesse ses douteuses pérégrinations, picole des heures durant, pratiquement le museau dans le seau. Mais il sauve les meubles en lisant du Chestov, creuse la terre, de plus et le cas échéant, ressent vibrer l’océan. Il voit aussi dedans, dans son exagération, « des requins grands comme des granges ».
On comprend qu’à un tel point l’appel du réel et celui de l’irréel se font trop forts. A cette aune, les mots s’y trompent, font de beaux laïus dont la densité de la vérité est quelconque. D’autant que se souvenir de tout n’engage à rien sinon et, en secours, entasser des sirènes « lourdes mais elles ont une odeur géniale de cuir et de miel brûlé ».
Comme Hugo en un tel lieu et à un tel point, Sire estime à juste titre dire ce qui pourrait faire du théâtre. Ce serait une belle tentation après cinq romans, un essai de théologie et un traité d’éthique. Mais enfin et ici, l’épistémologue prend droit de tout. Voire faire l’histrion, entre autres dans La Compagnie du Sémaphore, qu’il vient de créer il y a peu. Dès lors, après être monté sur un pont pour rejoindre Guernesey, les planches le brûlent. Sauve qui peut !
jean-paul gavard-perret
Guillaume Sire, Guernesey, Illustrations de Nicolas Alquin, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2025, 64 p. – 16,00 €.