Alcools de Guillaume Apollinaire enivre toujours
Certains poètes sont des galopins, d’autres des jéroboams. Cette métaphore alcoolique ne rend pas même hommage à Apollinaire, cette anti-tonne. Selon Blanqui, nous sommes tous des sosies de sosies et nous vivons dans une actualité éternisée. Apollinaire, lui, induit la métempsycose de l’éternité : seul cet oxymore l’attrape au vol tant nous sommes, avec lui, toujours « las de ce monde ancien », car, hélas, tous les mondes demeurent anciens, sans cette saveur moderne du « Pape Pie X ».
Mourir au monde, toujours vétuste, paraphe la vitalité poétique puisque « si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère ». Prier parfait. Écrire déphase, parfois défait. Comme tous les grands poètes, Apollinaire imite l’univers qu’il est. C’est en somme le contraire du singe savant qui se prendrait pour un signe avant-coureur de sa transformation en miroir exaltant du « déclin de la beauté ». Chez lui, la tendresse est régente : elle ne règne moins qu’elle soupèse.
Ce n’est plus Ulysse qui entend le chant des sirènes, mi-femmes, mi-oiseaux, c’est Guillaume qui crée des « chansons » pour elles dans une inversion magnifique du tempérament de la mort. Les colchiques empoisonnent les vaches et Apollinaire nous intoxique dans ce grand pré qu’il étend de ses vers, loin des « pensées mortes depuis des millénaires / (qui ont) le fade goût des grands mammouths gelés ».
Plus on lit Alcools, plus les femmes s’appellent Clotilde sur laquelle « il y vient aussi nos ombres / Que la nuit dissipera / Le soleil qui les rend sombres / Avec elles disparaîtra ». On ne dessoule jamais. Guillaume nous ressert la dernière goutte et nous ne le quittons pas. « Rien n’est mort que ce qui n’existe pas encore ». Apollinaire est un mystique qui sait comme le langage ressemble à du bois mort dont le droit d’affouage serait le pseudonyme de la vie en société. On ramasse des branches mortes qui sont les vocabulaires désuets du quotidien.
Les poètes n’ont ni auctoritas ni imperium sur leur renaissance, car ils vivent sans aguets. Ils ne sont pas à l’affût de quelque chose : ils n’ont que faire des langues mortes qui sont les langues communes et parlées. Eux, ils évoquent la langue incolore du lendemain et la beauté telle qu’elle sera quand nos yeux ne seront plus ouverts sur la dialectique de la réussite et de l’échec.
Dans cette perspective, Apollinaire reste incompréhensible. Les lycéens s’y cassent les dents et deviennent dentistes plutôt que rien qui vaille. Il faudrait interdire la littérature au lycée afin que nous n’en soyons pas dégoûtés avant notre heure. La poésie « présente tout ensemble et l’effort et l’effet », n’est-ce pas là le contraire de l’enseignement ? C’est la seule manière pour que les gens égalent leurs destins ; à défaut, leurs yeux demeureront « des feux mal éteints », une sorte de raspoutitsa de braise aux âmes bancales, comme des tables de bistrot.
Toutefois, si l’on suit Guillaume, nous irons tous « sous les quinconces » pour danser en rond dans la rotondité du parallélépipède poétique. « Gonfle-toi vers la nuit Ô mer » même si L’écorce terrestre de Jean-Pierre Chambon renforce l’idée que « l’eau réduit la distance amère qui sépare le corps de son ombre ».
Au fond, la poésie est « au-dessus de la table d’opération, ce visage de gorgone sous la cagoule du bourreau », « le lent basculement vers la sauvagerie sans nom ». Peut-être que tous les poètes, assis face à l’âme du monde, cet imbroglio de déconvenues et d’arthritiques erreurs qui commet des vérités comme un âne pisse, ne sont que « l’exclamation muette d’un abîme ».
valery molet