Eugenio Montale, Quaderno di quattri anni

Eugenio Montale, Quaderno di quattri anni

Eugenio Montale (1896 – 1981) reste un maître de la poésie du XXe siècle (prix Nobel en 1975). Son sixième livre poétique a été publié en 1977 par Mondadori et est réédité aujourd’hui dans la même édition. 111 poèmes sous forme de Journal se succèdent sans thème prédéterminé ; avec une forme libre déjà connue chez cet auteur.

Le premier poème de l’œuvre, intitulé « L’éducation intellectuelle » retrace l’expérience poétique et cultuelle de Montale en commençant par l’œuvre de Paul Valéry « Le cimetière marin », puis en arrivant aux philosophes rationalistes et irrationalistes symbolisés par Nietzsche. Parlant du philosophe, le poète affirme que celui-là a embrassé un cheval dans sa folie et confirme à nouveau son pessimisme existentiel et anthropologique et conclut par ces vers inconsolables : « Il est le prince des fous, / celui qui a embrassé le museau d’un cheval d’attelage / et qui a été depuis lors l’hôte d’une obscurité lumineuse. »

Ce chef-d’œuvre est suivi de nombreux poèmes aux jugements personnels sur divers aspects de la vie, de la nature, des personnages et de la société. Se retrouve un autre chef-d’œuvre « Vivre » , où Montale précise que « le thème qui m’a été donné / lorsque je me suis présenté à l’examen / d’admission à la vie./(…) . J’ai écrit sur une feuille d’air sans plume / la pensée n’était pas encore là./ Si je m’étais souvenu que l’Épithète enchaîné / était la liberté absolue, je l’aurais dit, si j’avais imaginé que le renoncement était l’acte le plus noble de l’homme ».

Jaillissent dans ce livre de nombreuses sensations et émotions vraiment profondes et personnelles et une richesse d’idées existentielles vraiment originales. Montale parle parfois comme un vieil homme sage mais objecte que la mémoire de la vie le suit et ne l’anticipe pas. Pour lui, la seule vie qui vaille la peine d’être vécue est celle de l’Exalté et l’autre vie, la vie quotidienne et banale des hommes ordinaires ( « les serviteurs ») ne vaut pas la peine d’être vécue.

Montale expose son point de vue sur la vie et exprime également son mépris pour une vie banale et inférieure. Ses poèmes ressemblent à de la prose mais cette façon d’écrire bouleverse le lecteur en le faisant passer du surréalisme au tragique, de l’ironie au sarcasme. Dans la phase décadente de sa vie, la poésie est ouverte, sans commencement et sans fin, incertaine, fluide, intemporelle ; on pourrait donc très bien la définir comme une poésie « post-moderne ». Mais la beauté de la poésie réside entièrement dans la construction habile de l’air décadent qui tourne parfois près de la « villa triste » ( dirait Modiano) du lac d’Orta, autour de la vie des hommes et de l’intimité.

Le résultat de la poésie est toujours très élevé bien que parlant dans un langage familier. Il est suspendu, entre la physique et la métaphysique, entre l’ancien et le nouveau, entre la vie et la mort. L,à où Montale exprime toute sa stupéfaction et son émerveillement même si tout reste douteux, aléatoire, évanescent, irréel, dérangeant. Tout comme la vie est vécue.


jean-paul gavard-perret

Eugenio Montale, Quaderno di quattri anni , Mondadori, coll. Lo Specchio, 2025, 169 p. – 22,00 €.

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