Marcel Cohen, Autoportrait en lecteur
Une voix parle « parmi les voix » (Beckett)
A travers maîtres, modèles Marcel Cohen propose une balade ludique en bonne compagnie. Elle est faite d’aphorismes, de bouts de phrases voire de graffiti. Il y a là Kafka, Beckett, Valéry, Reverdy, Joubert, Bataille et bien d’autres ainsi que des inconnus ou anonymes. L’auteur les a recueillis ça et là sur un bout d’enveloppe, dans une page d’un journal. Parfois en les entendant à la radio.
Apparemment rien de conséquent et pourtant tout fait sens. En cinq chapitres l’auteur plie la séance de manière vaguement thématique. Pourtant, sous la fantaisie sont posées des questions essentielles : la guerre, la Shoah, le sens de la métaphysique comme de la littérature et de l’art qui se greffent dessus. Questions classiques qui s’ouvrent sur celle de la nudité et du silence.
De fait, cet « autoportrait en lecteur » fait du lecteur (celui du livre) un homme satisfait de ce qu’il découvre par effet de miroir. Brisant toute continuité, l’auteur recompose un logos en puzzle dans lequel l’auteur se dessine peut-être encore mieux qu’avec ses propres mots. Il ose un certain érotisme qu’il ne se permettrait pas de lui-même et pose à travers ses citations les questions auxquelles il n’a pas de réponse.
C’est ajusté, impertinent : une voix parle « parmi les voix » (Beckett) et paradoxalement les mots des autres lui donnent un timbre propre par effet de morcellements. Marcel Cohen à la fois brouille les pistes, se dégage d’un certain égo en ne se croyant plus maître ès mots – quoique les siens soient largement maîtrisés.
Mais de cette manière – et par ceux des autres – à la fois un inconscient, une existence et un monde dont l’origine comme la destination lui échappent ne sont plus rejetés. Ils font surface dans une cohérence défaite, bousculée et reconstruite loin des rancœurs, abdications voire des compromissions.
jean-paul gavard-perret
Marcel Cohen, Autoportrait en lecteur, Éric Pesty Éditeur, 2017, 150 p. – 17,00 €.