En compagnie de Chants du désespéré de Charles Vildrac et de L’esthétique de la langue française de Rémy de Gourmont
Qu’y a-t-il de pire que le bruit d’un sac de chips qu’on triture, suivi du roucoulement craquant de la pomme de terre frite qu’un voisin de train ingurgite impunément ? Rien, hormis la mauvaise poésie ! Car, en littérature, il existe aussi des économies de bouts de chandelle qui se compriment dans l’absence de bouts, de défaut de chandelle stylistique afin d’atteindre l’apothéose d’un malthusianisme grammatical. La crotte, aussi, a ses points d’honneur. Au fond, tout est affaire de dérogation et d’effluent.
De manière générale, la dérogation absolue – outre le cœur – s’affilie à la poésie, puisque le factuel est une invention d’historiens, eux-mêmes, victimes du haut mal des contes pour enfants. L’Histoire s’arroge le droit de penser que le temps existe contre toute évidence (ce n’est qu’une des « vertus » de l’espace), de même L’esthétique de la langue française de Remy de Gourmont affirme contre le vulgum pecus que « le domaine intellectuel est un paysage illimité et non une suite de petits jardinets clos des murs de la méfiance et du dédain ».
Il y a donc loin de la coupe narrative aux lèvres poétiques, de même qu’un lutrin n’est pas un cousin du pupitre, quel que soit l’infolio posé dessus. Dans cette perspective, la narration s’apparente aux temps historiques, c’est-à-dire à une fabrication grossière de détraqués inconscients de leur degré de dangerosité pour qui « les mots n’existeraient plus qu’à l’état d’articulations vaines… dégagés de l’image ou de l’idée qu’ils contiennent… sans prendre garde à leur beauté propre, de forme, de sonorité ». Lisons les Chants du désespéré de Charles Vildrac pour s’en convaincre : « La guérite, lourd cercueil / Ouvert debout, à la pluie… C’est toujours la dure écurie des hommes ». On est loin de la chair cuite des tailleurs de silex et de concepts, à mille lieues de la charcuterie à comptines (la charcuterie étant la déformation de chair cuite).
« La langue de parade » – celle de l’instruction obligatoire – n’est jamais poétique, car « l’homme éprouve une très grande jouissance à déformer son langage, c’est-à-dire à prendre de son langage une possession toujours plus intime et toujours plus personnelle ». Et Vildrac d’écrire : « Souvenirs, ô souvenirs / Le présent pèse sur vous / Comme l’eau sur les jardins / Submergés depuis trois ans ». Et de fait, « une langue est constituée, non par ses racines, mais par ses flexions ». Tout confine aux « insaisissables nuances ».
C’est ainsi que « l’oignon devient union » dans l’étymologie démente de Gourmont ; de même, la poésie doit détrôner l’art de la narration afin que la forme romanesque cesse d’exister comme alibi adjacent de la technologie lithique, sans paraître une « langue fermée à la foule ». Vildrac exemplifie cela à merveille : « Ah ! mon cœur n’est-il pas pareil / A un fruit jeté dans la mer / … Sa chair que l’eau a forcée / N’a plus que l’âcreté du sel ».
Le poète représente le fantassin monté dans un avion à réaction : ça tourbillonne, ça zigzague. On croit toujours qu’il va se crasher, parce qu’il ne fait rien comme tout le monde, intégrant toutes les parties de l’univers pour en faire un Tout joint et disjoint, une coordination d’un « assemblage énorme et disparate de vases de terre presque entièrement vides ».
La poésie est essentiellement une algèbre des adverbes, qui ne souille aucun des autres mots par « une basse littérature morale et utilitaire ». La poésie – si quelqu’un arrivait à la définir de manière non négative – s’affilierait à l’incréation (sous une façon scolastique), non aux manières récréatives de la fiction : c’est un bal des vampires au milieu des haïkus de Mata-Haris d’opérette et de la rimaille des garçons bouchers. Elle sentirait juste un peu moins l’ail dans la domestication générale.
valery molet