Entrevoir de Paul de Roux pour l’apercevoir
Selon saint Thomas d’Aquin, la philosophie est l’art de mettre les choses en ordre : « le Philosophe retient que le propre du sage est de mettre de l’ordre… Car c’est quand une chose est convenablement ordonnée à sa fin qu’elle est le plus parfaitement disposée ». Cela est d’autant plus vrai en poésie. La poésie est un ordre qui s’accomplit bien. Cela s’oppose frontalement à une philosophie à la petite semaine qui ossifierait la piétaille des poétaillons autant qu’une guimauve pénétrée par une limace aplatie par un pneu s’apparenterait à un squelette.
Les poètes ne sont jamais azimutés au sens où les propos de table pourraient parfois le laisser entendre avec ces formulations d’après anisette : « Un poète, c’est toujours un peu un fou ! » Un poète ne dénonce rien, pas même son propre dérangement. Les dénonciateurs ne peuvent être des poètes. Ainsi, lorsqu’on me demande quel est mon avis sur telle actualité, je réponds : « Je ne sais pas, je ne déjeune jamais à la cantine ». Dans cette perspective, un poète a beaucoup d’aventures sans lendemain et beaucoup de lendemains avec mésaventures. Sa folie n’a rien d’une ambition ou d’une psychose.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, en partie, il écrit, c’est-à-dire qu’il vit sans aucune affection pour ce qui est. En effet, l’expérimentation du langage est avant tout une profanation du sens commun, donc du désordre sémantique et, par conséquent, du soi-disant réel, là où les lumières sont égales. En poésie, le soleil tourne toujours autour de la Terre, en sens inverse. Dès lors, chacun a sa façon d’être cinoque ou de mourir. Ce qu’on appelle le coup de grisou des mineurs, le coup de plomb pour les égoutiers, se nomme le coup du mou pour les poètes quand « la laine des moutons colle à la peau des loups ».
Dans Entrevoir, Paul de Roux illustre sublimement cela : « La nuit dans les grands arbres on entendait le vent / ou pour ainsi dire rien, et c’était le pire ». C’est ainsi qu’on saisit « les racines secrètes de l’espace » et qu’on apaise « le mufle du malheur ».
Dans cette perspective, l’ordre est un « bruit de tuyauterie du Temps » ou la parallaxe de la métaphore à partir de laquelle on regarde différemment les « ronces ruisselantes de la forêt dormante ». La poésie de Paul de Roux n’abstrait rien sans être une simplification des complexités mouvantes « des feuilles desséchées / dorées comme des mains de bouddhas ». C’est une poésie théologale comme il existe des bains de pied pour les culs-de-jatte. Elle est à une adresse inconnue. Sans résidence, c’est toujours plus beau : n’est-ce pas le principe du bouvier de l’Être, égarant son patou et son knout ? Et ainsi, « mille terreurs nous tiennent et nous entraînent. / L’eau courante du fleuve déchiffre-t-elle jamais / le mystère des rives / … ces terreurs / nous tissent dans une trame que nous ne voyons pas ».
Roux ravive les cinglants ravins que nous ne percevons pas, mais qui rient de nos chutes dans le néant des terriers. « Milliers de passants / avec chacun notre pauvre figure / et celui-là je ne l’ai pas vu / s’il a passé près de moi. / C’est ça, être misérable, ô Seigneur ». Avec lui, au fond, peu importe de savoir que la scène où Nietzsche enlace le cheval frappé de Turin a été inventée dans les années 1930, pour les besoins d’une causalité sans conséquence.
Avec Keats, Roux pourrait songer qu’il « ne sait rien, / Et pourtant, le soir écoute » sans embrasser « le pollen fatal de la désillusion » de Lorca. Quand je songe à Paul de Roux, j’ai envie de réécouter La messe de Notre-Dame de Guillaume de Machaut en me moquant avec Virginia Woolf de l’idée que « s’il suffit d’ouvrir les yeux pour se remplir l’esprit, peut-être qu’en faisant le vide, on rencontre l’illumination ». Quoi qu’il en soit, Paul de Roux écrit une poésie sans intrigues, « inviscérée » aux tripes, loin des cœurs bancaires et des branle-bas du cul-de-sac romantique.
Sans mémoire, les âmes – telles que celle de Roux, Lorca et Woolf – rejoignent cet ordre qui s’interdit de suppléer aux amertumes des banalités et au banditisme des écrivains qui ont supprimé de leur terrain vague lexical les voyelles et les consonnes, laissant paître des brebis clonées sur cette hécatombe dénuée d’abc.
valery molet