Jean-Christophe Deveney & Saïd Sassine, Portraits de Persil
Au cœur des racines de la création…
Mme Apollina Degarel a quitté la capitale. Cette artiste-peintre professionnelle, dans le train, fait face à un couple. La femme est admirative des esquisses tracées par Lina ; lui est le beauf dans toute sa splendeur. Lina explique qu’elle a besoin d’espace et envie de nature, qu’elle va s’installer dans le domaine d’une amie. Une réflexion du macho lui rappelle la signature du contrat de mariage.
À son arrivée, elle est attirée par la fameuse collection de peintures et particulièrement par un tableau qui représente un arbre et ses racines. Elle repense à sa nuit de noces où elle déclare à son époux ne pas être prête. Elle commence à explorer le domaine et découvre une nature qui lui était inconnue jusqu’à une rencontre inattendue. Elle voit s’assembler des branchages, des racines, qui peu à peu s’organisent pour, au printemps, former un magnifique centaure. Lorsqu’elle s’en approche, elle sent une odeur de menthe et de persil. Elle décide de l’appeler Persil et, avec lui, découvre la réalité profonde de la nature.
Mais, la menace d’un conflit armé avec un empire voisin, son divorce après qu’elle est découvert l’infidélité de son époux, vont influer terriblement sur la suite de sa communion avec la nature.
Si l’idée originale est de Saïd Sassine, le duo collabore et installe leur récit dans un XIXe siècle alternatif où la menace d’un conflit avec les Prussians est latent et peut amener des dommages à la forêt.
Ils mettent en scène un conte philosophique mêlant du merveilleux et du fantastique pour faire découvrir la vie de la nature. C’est la découverte de celle-ci par cette femme qui veut s’affranchir des carcans machistes que lui impose la société. Si le scénario aborde de front la condition féminine, il offre un beau parallèle entre le sort de la nature et celui des femmes, toutes deux sont considérées comme des biens que les hommes veulent conquérir, avides de prédation, de destruction.
Avec Persil, les auteurs représentent l’incarnation de la nature. Le récit évoque la question de la création sous différentes formes que celles-ci soient artistiques, naturelles ou procréatives. Il intègre également des réflexions sur les rapports entre l’art et la nature, la représentation de la vie sous des formes différentes, le rapport au temps et à la mort.
La galerie des personnages est assez restreinte, l’essentiel de l’album est consacrée au duo Lina-Persil. Apparaissent l’amie qui ouvre son domaine, le mari qui veut que son épouse revienne à une vie plus conforme, un galériste qui invente, pour elle, un nouveau courant pictural, une servante, un métayer, un couple et un lieutenant représentant la menace.
La culture graphique de Saïd Sassine est profondément ancrée dans le manga. Il retient une approche minimaliste, un dessin épuré avec des silhouettes extrêmement parlantes. Avec peu de traits, il transpose de belle manière les sentiments, les sensations, les intentions de sa galerie d’acteurs. La mise en couleurs est très forte, composée d’aplats privilégiant des teintes bleues, rouges, proposant des contrastes marqués.
Portraits de Persil est un superbe roman graphique riche en réflexions sur la nature, sur l’humain, sur la création et la place que chacun peut trouver par rapport à l’autre. Cette héroïne attachante est une belle illustration du chemin qui reste à parcourir aux femmes pour gagner leur totale autonomie. Le graphisme, remarquable, emporte l’adhésion pour cette lecture passionnante.
serge perraud
Jean-Christophe Deveney (scénario) & Saïd Sassine (dessin et couleurs), Portraits de Persil, Glénat, coll. Hors Collection, septembre 2026, 216 p. – 25,00 €.