Frédéric Tison et l’origo : entretien avec le poète (Lettre à la nuit)

Contre les choses vues trop sim­ple­ment existe la construc­tion du regard double. Cette façon de voir et de mon­trer n’est pas chez Fré­dé­ric Tison un simple redou­ble­ment de la méta­phore. L’auteur — orphe­lin de tout, même des ses ori­gines — cherche les émo­tions les plus pri­mi­tives, les plus essen­tielles en des séries d’attentes voire de soli­tude. Sur­git un “ chant ” qu’il faut écou­ter, accep­ter et com­prendre. De la levée d’un ima­gi­naire par­ti­cu­lier émerge une marée lumière afin de per­cer le noir et les poches de silence pour atteindre un alpha­bet souterrain.

Entre­tien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’espoir d’une ren­contre : avec un livre, un pay­sage ou un être aimé.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Il me semble en avoir davan­tage aujourd’hui que lorsque j’étais enfant ; d’ailleurs, je ne me sou­viens plus de ces rêves.

À quoi avez-vous renoncé ?
À voir l’ensemble des pays, des villes, des palais, des lacs et des mers du monde.

D’où venez-vous ?
Je l’ignore. C’est pour moi une ques­tion vertigineuse.

Qu’avez-vous reçu en « héri­tage » ?
La langue française.

Qu’avez-vous dû “pla­quer” pour votre tra­vail ?
La pra­tique du piano, faute de temps.

Un petit plai­sir – quo­ti­dien ou non ?
Boire une tasse de café, atta­blé à la ter­rasse d’une bras­se­rie, et ne rien faire d’autre qu’observer le monde qui passe.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres poètes ?
Rien de plus, rien de moins que ce qui dis­tingue un homme d’un autre homme : si peu de choses, et tant de choses !

Com­ment définiriez-vous votre manière d’aborder le tra­vail avec des artistes ?
Je pense être curieux de la créa­tion contem­po­raine ; je ne cesse d’arpenter les gale­ries d’art à la recherche de ce qui m’est encore inconnu. Je me sens très humble devant le savoir-faire des artistes dont les œuvres me plaisent : si j’écris quelques mots en rela­tion avec ces œuvres, c’est pour ins­tau­rer une forme de dia­logue, comme on parle en poé­sie d’un chant amé­bée ; aussi dirai-je qu’il s’agit essen­tiel­le­ment d’un échange et d’un par­tage de regards.

Quelle fut l’image pre­mière qui esthé­ti­que­ment vous inter­pella ?
Je crois bien que ce furent les pein­tures du pla­fond de la Gale­rie des Glaces du châ­teau de Ver­sailles ; je devais avoir huit ou neuf ans.

Et votre pre­mière lec­ture ?
Ma pre­mière « vraie » lec­ture fut cer­tai­ne­ment, à l’adolescence, celle des « Fleurs du mal ».

Quelles musiques écoutez-vous ?
J’aime presque toute la musique, de Guillaume de Machaut à Arvo Pärt, même si mes plus grandes amours vont à Pur­cell, Bach, Mozart, Tchaï­kovski, Sibe­lius, Ravel et Debussy.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Il y en a plu­sieurs : la Bible, les « Méta­mor­phoses » d’Ovide et « Les Fêtes galantes » de Ver­laine. J’aime aussi beau­coup me replon­ger dans Héro­dote, dont « L’Enquête » est inépuisable.

Quel film vous fait pleu­rer ?
Je fus bou­le­versé par « Je suis le Sei­gneur du châ­teau », de Régis Wargnier.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
Quelqu’un qui s’étonne de dire « je ».

À qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Écrire, et publier, c’est oser s’adresser à tous.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
« Mythe » est peut-être un terme un peu trop fort, mais je dirais la ville de Tübin­gen, où Höl­der­lin vécut ses der­niers jours, Ninive, l’ancienne ville de l’Assyrie, et les plages et les ports de la côte nor­mande, qui sont pour moi des lieux presque satu­rés de sou­ve­nirs, de légendes, d’histoire et de beauté.

Quels sont les écri­vains et artistes dont vous vous sen­tez le plus proche ?
Parmi les étoiles les plus brillantes de ma constel­la­tion d’écrivains figurent Ovide, les roman­ciers médié­vaux de la Quête du Graal, Pétrarque, Mau­rice Scève, Fré­dé­ric Höl­der­lin, Charles Bau­de­laire, Paul Ver­laine, Sté­phane Mal­larmé, Guillaume Apol­li­naire, Pierre Jean Jouve, Anto­nin Artaud, Fran­çois Augié­ras, Mar­gue­rite Your­ce­nar, Paul Gadenne, Paul Farel­lier ; et, dans mon musée ima­gi­naire, je place les peintres chi­nois des périodes clas­siques, les minia­tu­ristes per­sans, Fra Ange­lico, Carlo Cri­velli, Herri met de Bles, Rem­brandt, Claude Gel­lée, Hubert Robert, Georges Michel, Gus­tave Moreau, Edvard Munch, Nico­las de Staël… sans oublier les peintres, gra­veurs et pho­to­graphes (Syl­vie Ledouxe, Damien Bro­hon, Sophie Cour­tant, Renaud Alli­rand, Marc Tan­guy, Danielle Ber­thet) avec les­quels j’eus le plai­sir de conce­voir des cartes d’art et des livres d’artiste.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Un exem­plaire de l’édition ori­gi­nale (1544) de « Délie, Objet de plus haute vertu », de Mau­rice Scève. Un don­jon du XIIIe ou du XIVe siècle, dans un grand parc, me ferait très plai­sir aussi.

Que défendez-vous ?
La langue fran­çaise, les pay­sages, les belles demeures ; la poé­sie et les arts de tous les siècles et de tous les pays.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?
J’en pense que trop par­ler de l’amour est suspect.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?“
Elle me fait pen­ser aux mots d’Angelus Sile­sius : « La rose est sans pourquoi ».

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Qu’est-ce qu’un poème ?

Entretien et pré­sen­ta­tion réa­li­sés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 20 août 2017.

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