Sylvie Neve, Bande de Gaza

Au pied du mur de la pensée

L’uni­vers, com­mencé en sa soupe chaos­mique, attend tou­jours le moment de « remise » où aux camps n’en suc­cé­de­raient plus d’autres. Ce qui semble encore une vue de l’esprit tant les récits s’effacent les uns les autres. Plu­tôt que de se com­plé­ter, ils s’excluent. Syl­vie Neve tente de les ras­sem­bler. Trop peut-être. Dans le der­nier texte de son livre, à mixer les repères géo­gra­phiques de ter­reurs, et même si cela part et parle d’une bonne volonté, la force se perd au sein d’un jeu ver­bal lyrique. Hor­mis ces deux pages, Bande de Gaza ne se trompe pas de cible. 
« La lumière est la média­tion entre nous et les corps du monde et per­met ainsi d’attester d’une simul­ta­néité » : cette idée de la Cri­tique kan­tienne qui laisse inter­ve­nir le corps miroir, Syl­vie Nève la reprend à son compte car le corps humi­lié dans Gaza inter­cepte la lumière et la com­mu­nique à l’autre — la poè­tesse en l’occurrence. Par elle, une telle attes­ta­tion est trans­mis­sible. Et l’auteure « conte » par les yeux, par le cœur, par la sym­pho­nie du larynx et des lèvres, mais aussi en se pro­lon­geant jusqu’à un pays où elle n’a jamais mis les pieds mais dont elle res­sent les fis­sures, le dessein.

Mais racon­ter Gaza n’est pas une simple affaire. Car chaque fibre en est reliée à la nar­ra­tion du monde. Ici, son archive se com­pose sur la peau-rétine du corps de la poé­tesse qui, face aux inexac­ti­tudes, apporte ses véri­fi­ca­tions ( ou ses erreurs diront ses détrac­teurs — et il y en aura tant le sujet est brû­lant). Néan­moins, Syl­vie Neve sait que le monde n’a jamais fini d’être conté. Le « compte » nar­ra­tif du monde est un miroir non fixe sur un réseau mou­vant. La nar­ra­tion est le réflé­chis­se­ment second d’un miroir sans tain. Il laisse voir ici et à tra­vers lui ce qui se gonfle à tra­vers l’injonction d’une langue qui mul­ti­plie jeux de « bandes » et approches pour col­ler au sujet.
Preuve que le lan­gage poé­tique reste celui de la contra­dic­tion pen­sée : c’est un acte éter­nel se pro­dui­sant dans le temps. Ici, le livre trace en termes de durée ce qui avait été des­siné en termes d’espace, et en terme d’espace ce qui en est de la durée : la donne ini­tiale ne sert plus de seul appui. Tout récit est bien dépen­dant d’une his­toire gou­ver­née par un chaos de forces mul­tiples qui rêvent dans chaque camp l’autre comme non existant.

Demeurent là les inter­ro­ga­tions suprêmes. Et c’est par la bri­sure nar­ra­tive et poé­tique que se per­çoit la rup­ture qu’engendre un tel livre. Son effet de trans­for­ma­tion rompt le récit et les figures appa­rem­ment inalié­nables et qu’il fau­drait pour­tant par­ve­nir à conju­guer. Il suf­fi­rait d’un mini­mum de volonté poli­tique. Mais cha­cun la remise au pro­fit de men­ta­li­sa­tions, idéo­lo­gies,  inté­rêts ou spi­ri­tua­li­tés sinon obso­lètes du moins inadéquates.

jean-paul gavard-perret

Syl­vie Neve, Bande de Gaza, Ate­lier de L’agneau, coll. Archi­textes, , St Quen­tin de Caplong, 2015.

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