Dans les cordes : entretien avec l’artiste Tako Octobrachia
Tako Octobrachia n’est qu’une des faces (la plus « sombre » écrit l’artiste) d’un créateur qui pratique la sélection des regards. Ils se mettent à « bouger » par les éléments que constituent les pans de l’œuvre et les noms d’auteurs que l’artiste choisit pour chacun d’eux. Avec celui d’Octobrachia, le bondage reprend sens selon le mixage d’une tradition séculaire extrême-orientale et des problématiques ouvertes par Sade, Masoch et plus près de nous Bataille. L’artiste cultive diverses ruptures de pentes et de plans selon la tectonique des éléments où l’image est en mutation. Elle devient paradoxalement guetteuse d’âmes par des accrocs, placages et propositions contrastées entre la vie et la mort.
L’œil qui souvent butine et virevolte (car il est toujours pressé) est obligé de s’arrêter là où se subvertissent les notions de décor, d’ornementation et d’apparence. L’artiste prouve qu’il existe plusieurs façons de monter et de regarder. L’émotion brute se distingue selon divers « sons » pour les donner aux autres. Le tout dans le désir de l’indépendance farouche. C’est à la fois ce qui tient le créateur loin des autres mais c’est aussi ce qui lui permet d’aller vers eux sans contrainte ni calcul. Souvent par myopie, Octobrachia ne s’estime pas artiste. Il a tord : ses « récits » d’aventures visuelles ouvrent à une beauté dont la magie perdure en jouant toujours sur des points limites. D’où l’importance de l’œuvre du Genevois.
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Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’absence de choix…
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Je les ai perdus en même temps que mon Doudou, ils étaient dans une grande malle brune. Je la cherche toujours.
A quoi avez-vous renoncé ?
A la simplicité.
D’où venez-vous ?
De notre salle de bain de la Rue Emile Nicolet à Genève, mon père l’avait transformée en un labo N/B. Certains se souviennent de l’odeur du poulet rôti, pour ma part, ma madeleine c’est la senteur du révélateur.
Qu’avez-vous reçu en dot ?
Le Nikon FE que m’on père m’a confié. Cet appareil a pris la première photo de ma personne, le résultat d’un test de grossesse.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Regarder et découvrir les autres en buvant du café.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Je n’en suis pas un.
Quelle est la première image qui vous interpella ?
Une photo noir et blanc de ma mère.
Et votre première lecture ?
Celle dont je me souviens est Le Joueur de flûte de Hamelin, lu en internat, une vraie rencontre – pas avec le livre mais avec la lecture.
Pourquoi votre attirance pour le bondage ?
L’esthétique SM et celle du bondage en particulier m’a toujours fasciné. En dehors de la beauté que je lui trouve, elle vient faire écho à mes autres travaux sur la déformation du corps et ses limites. Enfin la pratique du shibari/kinbaku est un moyen terriblement efficace pour découvrir qui se cache derrière les masques que l’on porte tous. Une fois dans les cordes, les codes sociaux disparaissent.
Quelles musiques écoutez-vous ?
En ce moment, Jon Hasell.
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Le cycle de Tshaï, de Jack Vance.
Quel film vous fait pleurer ?
Enemy Mine.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Un homme en devenir.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
La première femme avec qui j’ai partagé mon intimité. La lettre est écrite… Elle n’est jamais partie.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Pizy, une localité suisse, je n’y ai jamais mis les pieds. Elle tient du mythe car ma famille y a une histoire et, comme dans toutes, il est toujours difficile de faire la part entre la légende familiale et la réalité. (Quand il s’agit de nous on grossit toujours un peu les histoires, n’est-ce pas ?).
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Proche, je ne sais pas mais j’ai une réelle admiration pour le travail de Gregory Crewdson, Miles Aldridge, Cindy Sherman ainsi que la plupart des travaux du World Press. Niveau littérature, j’ai un faible pour les poètes maudites du 19 ème siècle. Enfin, si je devais répondre par une pirouette, je dirais : Je me sens très proche du personnage principal de Douglas Kennedy dans son livre: L’homme qui voulait vivre sa vie.
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Très prosaïquement un Phase One XF avec tous ses objectifs.
Que défendez-vous ?
L’injustice me rend fou, quelle qu’elle soit. Je milite pour l’égalité entre les animaux et contre le spécisme.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?
Je répondrais que peut-être mais : “Qu’il n’est rien de réel que le rêve et l’amour”.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Qu’il a très probablement raison.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Pourquoi ?
Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 9 novembre 2015.