Wilfrid Lupano & Léonard Chemineau, Le Mètre des Caraïbes
Un récit décalé et lumineux
Avec son nouveau récit, Wilfrid Lupano continue d’élaborer une œuvre singulière où, sous des dehors burlesques, il interroge sur les fondements de nos sociétés.
Le 23 septembre 1999, 629 kilos d’outils de mesure ultra performants, dans la sonde Mars Orbiter sont en approche de Mars après six mois de voyage. Ce véritable bijou technologique entre dans l’atmosphère de la planète et grille. Les ingénieurs de la NASA n’avaient pas calculé correctement la trajectoire orbitale.
Ce fiasco trouve une partie de son origine en février 1794 dans la mer des Caraïbes. Un navire pirate arraisonne un voilier français. Parmi les passagers un homme se distingue par ses vociférations. Le capitaine explique au chef des pirates que c’est un savant qui a embarqué à Fort-de-France. Celui-ci ne cesse de se plaindre de tout. Et en cet instant, il hurle, en tenant fermement une longue boite, qu’il est mandaté par les plus hautes instances de la Révolution Française pour une mission capitale, qu’il doit rencontrer Thomas Jefferson.
Dans leur repaire, à Cocagna, le capitaine pirate et son second ouvrent la boite qui contient une règle graduée, un poids et un cube. Ils n’en voient pas l’usage. Ils pensent à une arme. Mais quand ils interrogent leur prisonnier, le botaniste Joseph Dombey, c’est l’incompréhension la plus totale. Pourquoi de telles mesures alors qu’il en existe tellement ? Et le savant ne les convainc pas de l’intérêt du système métrique…
Avec cette histoire, le scénariste réussit à combiner des éléments scientifiques d’importance à des aventures maritimes décalées et les contenus d’une comédie frisant l’absurde. Il s’inspire de faits réels. Il est exact que le botaniste Joseph Dombey a été envoyé par la République française pour apporter aux Etats-Unis primitifs les étalons du système métrique naissant. En fin de volume, une courte biographie de ce savant permet de mesurer la guigne qui a collé à ses basques tout au long de sa vie. Il n’est pas aberrant de penser qu’il ait pu vivre la présente aventure.
Le scénariste montre la variété des mesures inventées par les hommes, chacune étant, bien sûr, légèrement différentes des autres, empêchant toute possibilités de comparaisons. Sous les dehors d’une farce, l’auteur invite à une réflexion sur la rationalisation des sociétés, la circulation des idées. Ici, le mètre, s’il est symbole de progrès, suscite incompréhensions, résistances et absurdité. Il montre comment les savoirs scientifiques peuvent être reçus, détournés, voire ignorés selon les contextes. Et les croyances religieuses ont été, et continuent, à être de sérieux freins à une ouverture d’esprit.
Cet album fourmille de trouvailles. Les dialogues sont savoureux entre les envolées lyriques du savant sur le progrès que représente le système métrique et les réflexions des pirates attachés à leurs habitudes, Wilfrid Lupano livre un feu d’artifice de cocasseries. Il illustre avec talent l’ignorance et ses effets, la résistance au changement, l’enthousiasme pour la nouveauté et la curiosité.
Le graphisme, résultat d’un travail de Léonard Chemineau pour le dessin et de Christophe Bouchard pour la mise en couleurs, est parfaitement adapté à l’humour du récit. Le trait est expressif, au service du comique avec des visages caricaturés avec finesse. Les décors, tant maritimes que tropicaux, foisonnent de détails. Les scènes de groupe sont remarquables. Les teintes vives et joyeuses renforcent l’aspect comique des scènes.
Drôle, original, cet album permet de s’instruire en s’amusant car les données scientifiques et la multitude des mesures proposées s’appuient sur du concret. Un récit intelligent qu’il est souhaitable de relire plusieurs fois tant il est dense.
serge perraud
Wilfrid Lupano (scénario), Léonard Chemineau (dessin) & Christophe Bouchard (couleurs), Le Mètre des Caraïbes, Dargaud, octobre 2025, 112 p. – 21,50 €.