Valéry Molet, Crépuscule du Chaos. Essai sur le cœur astrologue de Nietzsche. Suivi de La morale du masque de Patrice Jean

Valéry Molet, Crépuscule du Chaos. Essai sur le cœur astrologue de Nietzsche. Suivi de La morale du masque de Patrice Jean

Sandrine Lascaux est née le 5 septembre 1972 dans le Limousin. Maîtresse de conférences de littérature à l’université du Havre, elle a écrit plusieurs ouvrages sur la littérature et la poésie hispanique du XXe siècle. Elle coordonne des livres collectifs et publie chaque année de nombreux articles dans différentes revues de critique littéraire. Elle organise également différentes manifestations comme les « Rencontres poétiques en Normandie ». Elle a également publié un recueil : « La nuit que la nuit éclaire » (éd. Sans escale, 2024).

Avec Le crépuscule du Chaos. Essai sur le cœur astrologue de Nietzsche, Valéry Molet affirme son goût pour la méditation et le pamphlet ; de sa plume amoureuse, érudite, féroce et comique (en mode « clownerie » pour contrevenir à la « lourdeur humaine »), il nous embarque « en haute mer » dans sa passion pour Nietzsche. Il faut dire que l’auteur le lit « ad nauseam », depuis qu’à ces vingt-ans, celui-ci « a planté sa hache dans [s]on dos et qu’[il] a commencé à sourire à l’évocation du bruit d’un marteau dans un sac d’os »
Patrice Jean a raison d’écrire dans les pages de La morale du masque que l’auteur ne livre pas une énième étude roborative sur Nietzsche. Tout en se confrontant à la grande œuvre, il pense par lui-même : il « médite » avec le philosophe. Le lecteur tente de le suivre dans ses pérégrinations – cogitations (on se délectera des pages où la marche rejoint la mystique et Maître Eckhart 27-34) ; avec un peu de chance, il pourrait croiser Jean-Jacques Rousseau, Arthur Rimbaud ou Zarathoustra ou alors, il sera « enfin seul, largué […] sûr de n’arriver nulle part ».

On va, comme sous un ciel changeant de bord de mer et les évidences se détruisent au fur et à mesure, tels les cumulus. On avance sous « le vent du dégel » du Gai savoir, dans « le froid des jours liquides toujours les mêmes ». On voudrait recouvrer la santé, vivre enfin, dans l’hypothèse du grand « oui », celui qui ferait que nous pourrions accepter de revoir « cette araignée et ce clair de lune entre les arbres ». Bref, revivre les mêmes joies, les mêmes souffrances car vivre signifie « changer constamment en lumière et en flamme tout ce que nous sommes ». Et le sol s’effrite, disparaît sous nos pieds, les paysages deviennent flous… les apparences, les apparences des apparences… tout est de plus en plus flou et en même temps, nous sommes lucides, finalement, il ne se passera jamais rien.
Tout d’un coup, on ne sait plus, on ressent comme un vertige, un trou noir, mais on peut « entretenir la durée du rêve » et à défaut de l’espérance, la « déception grandiose » qu’est l’inexistence ; on en veut encore du bon sirop de la déhiscence pour célébrer notre incapacité à coïncider avec nous-mêmes. Pour Nietzsche, Valéry Molet le répète, « la réalité est une vérité esthétique, c’est-à-dire une illusion nous permettant d’affronter la vie » ; « Cet art de la transfiguration, voilà ce qu’est la philosophie ».

Philosophe, philologue, penseur, poète, écrivain, styliste ― Nietzsche, c’est tout cela en même temps. Quand on le lit, on entend quelqu’un qui compose en marchant, un poète qui n’oublie jamais le rythme tout en fuyant la lourdeur de ses congénères allemands. Il est le premier moderne qui a mis radicalement en avant la dette poétique contractée par la philosophie. Le portique du Gai savoir intitulé Plaisanterie, ruse et vengeance est une ironisation en forme d’opérette des grands préludes wagnériens, ses philosophèmes rassemblent les points de la pensée nietzschéenne dans la tradition bouffonne et latine de l’épigramme ; viendront les versets de Zarathoustra et les Dithyrambes de Dionysos où s’invente une véritable langue.
Valéry Molet, qui cite les poèmes de Schopenhauer et de Nietzsche, explique comment ce dernier « décadenasse le distinguo entre poésie et philosophie ». La poésie est une puissance visionnaire et « les poètes sont plus que les autres “les piteux archanges de la fin” et les “premiers à vivre /Dans l’imminence du rien” ». Ce sont bien eux qui se tiennent au seuil de l’apocalypse, Crépuscule du chaos… Plus question ici de jouer avec nos misères, nos petites vies individuelles, « nous sommes en littérature », en terrain hymnique. Le Nietzsche orphique « éclair[e] « le sombre péplum de la nuit » et « trac[e] pour nous le chemin des actes méritoires » (aux Astres. Fumigation de plantes aromatiques) : « le style est ce qui permet à la vie de ne pas être “impossible”, une probabilité vermineuse ».

Doux, amer, triste, moqueur, violent, carrément méchant, l’auteur sonde le mal : l’homme de l’époque est « facile à séduire, faible à agir, et fragile à résister ». Il ausculte, il écoute le son creux que fait un monde contemporain marqué par le triomphe d’une déspiritualisation qui viendrait finalement signer l’échec de l’humanisation de l’homme qu’espérait Nietzsche. Et c’est vrai que Valéry Molet n’a sans doute pas complétement tort. On ne peut que constater avec lui « l’abominable difformité de tout » : la grande opération de carnavalisation a bien eu lieu. Sur fond de « désœuvrement généralisé », les objets, les écrans règnent. Le silence a disparu. On voudrait des orgies dionysiaques quand on ne nous sert plus que de tristes nourritures. Même la littérature n’est plus qu’un « coussin à pets », sans compter les « penseurs de la recherche du bonheur » qui produisent la plus grosse partie du foin pour le troupeau. Tout est grotesque.
Momentanément désabusé, l’auteur s’interroge : à quoi sert la philosophie dans la vie d’un homme ? À quoi bon, s’il s’agit d’exalter la volonté de puissance, se vautrer dans la débilité la plus sombre ou masquer une existence tristement réduite aux nécessités organiques ? La philosophie peut-elle parler de cette intensification de l’existence qui fait défaut quand la langue elle-même est devenue impotente et ne reflète plus que la « déchéance », le degré maximal de « l’insalubrité », l’affaiblissement de la capacité de l’homme à sortir de sa zone de confort, sa propension à ne plus avoir que des préoccupations personnelles, son goût des certitudes, du ciel bleu permanent, des tongs et des vacances ?

Alors, on se dit : tout de même, il y va un peu fort, il exagère, non ? Bon, c’est vrai que, comme il se plaît à le rappeler (en faisant un détour par le grec ancien), « le pamphlétaire est un homme qui aime tout » et que, lorsqu’on aime tout, « on déteste beaucoup »… Et puis, comme l’écrit justement Philippe Grosjean à propos des usages du masque : « les âmes sensibles avancent masquées ». Alors, qui est vraiment Valéry Molet ? Bien sûr, on n’en sait rien. Si, comme il l’explique, le cœur pascalien « jaillit » tandis que celui de Nietzsche « surfe », qu’en est- il du cœur molettien ?… à moins qu’il ne soit profondément blessé…
Courageusement, « notre » Molet (qui ne mollit pas) prépare le pharmakon qui pourrait nous donner un bon coup de fouet, du moins si on avait l’idée (bonne ou mauvaise, ce n’est pas sans risque) de le boire : du brouillard, du gris, des pluies torrentielles ; rien que du bouillant, du glacial, du cruel ; démesure et noblesse ; « une journée de silence pour réapprendre à penser la fureur ». Surtout, lire les « casse-pieds », ceux qui font cavaliers seuls. Relire Nietzsche est le minimum…

Là, l’écrivain et sa doublure (on dira le Molet-Nietzsche) récidive et sort l’artillerie définitive en convoquant Bloy qui apparaît comme une sorte de double français de Nietzsche (vous avez remarqué à quel point ils se ressemblent physiquement ?). Léon Bloy, cet autre fou moustachu avec « sa gueule de fanatique », son « style de combat » ― l’autre double (ou « sosie ») préféré de Valéry ― que la beauté du style place « très loin de la puante et très maudissable réalité », très loin de l’université, à des années-lumière du « parc durassique ». Là, j’avoue que j’ai ri (la dinguerie des pages 71-75, c’est à se tordre). Moi, qui ne connaissait pas vraiment Léon Bloy, je suis allée le lire ; lui au moins, comme quelques autres, a le mérite de ne pas y aller avec le dos de la cuillère, de ne pas plaire à grand monde et de se distancier résolument de la meute.
Ah ! la rupture des écrivains (les vrais), la désertion, l’isolement d’où on s’absente en contemplant la nature, la mer, le monde : la solitude. Le maître mot. Patrice Jean (prix des Hussards 2022, pour le situer) propose en mode de clôture un court essai, La morale du masque qui enfonce méchamment le clou. Dans des propos liminaires sans concession, il s’aligne sur Nietzsche et règle leur compte à ceux qui « […]“aimeraient réaliser de toutes leurs forces […] le bonheur du troupeau” » pour éviter de se confronter à eux-mêmes. Lui aussi « déteste beaucoup », en particulier les progressistes, les militants politiques qui rêvent à l’égalité et la grande majorité des universitaires. Lui non plus n’écrit pas sur Nietzsche, il « discute » avec lui, sous forme de successives mises au point (et loin de la naïveté de sa jeunesse), des choses qui lui tiennent à cœur, des valeurs morales et de leur fondement, du bien, du mal, de l’espèce humaine, des emplois du masque… et il nous laisse tirer nous-mêmes toutes les conséquences de ses propositions.

La collection « Impatiences » des éditions Unicité dirigée par Olivia-Jeanne Cohen prône la « liberté du choix et du registre » dans le traitement des sujets, elle veut mettre en avant des textes « fougueux », « perturbateurs » et « nobles », promouvoir des réflexions qui suscitent l’émotion, questionnent et peuvent déranger. Quelles que soient nos opinions, nous trouverons bien ici matière à rêver, à nous enthousiasmer, à nous agacer ou à nous insurger franchement, le contrat semble donc rempli.
Pour conclure, je reprendrai la citation du Gai savoir de Nietzsche (ép. 54) ― choisie par Valéry Molet en ouverture de son texte ― où il s’adresse à son lecteur : « Si tu as digéré mon livre / Certainement tu sauras t’entendre avec moi ! » : il nous reste à souhaiter aux lecteurs de nos essayistes « de bonnes dents [et] un bon estomac ».

Valéry Molet, Crépuscule du Chaos. Essai sur le cœur astrologue de Nietzsche. Suivi de La morale du masque de Patrice Jean, Editions Unicité, coll. « Impatiences », Saint-Chéron, 2026, 105 p. – 14,00 €.

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