Toto le Mômo

Toto le Mômo

David Alaya réincarne Artaud, possédé et tourmenté. Une voix de vie et mort.

J’ai à dire que nous vivons sous un drôle de régime qui est celui de la truie, c’est-à-dire de plus en plus cochon et sur tous les registres. tentait de lancer Artaud lors de sa première réapparition en public, une conférence au théâtre du Vieux-Colombier, quelques mois après sa sortie de l’asile. Dans ce lieu de mort, on l’avait enfermé, mis au secret, empoisonné, soumis à des électrochocs.
Pour ses visions au Mexique, ses écrits occultes, pour de sombres motifs qu’il qualifie lui-même de non politiques, mais bien occultes aussi, il avait été déclaré fou et interné pour neuf ans. Alors, sa rage, sa fureur, sa misère, il veut tenter de la dire – dire la vérité de la société. Cette conférence, il ne pourra l’achever.

En 1994, les brouillons en sont publiés. Son verbe halluciné, sa langue ivre – destructrice et créatrice – décryptent dans des stases égarées le mensonge de la société humaine moderne : elle a perdu le sens de la chair. La société est cartésienne, elle ne sait plus la viande, le corps, elle l’a organisé (le corps organisme), elle pratique l’occultisme méchant et destructeur des bourgeois qui envoûtent les nerfs pour les faire dépendre du Moi… Tous les « -ismes » sont des foutaises : la domination et le salut ne se trouvent pas là – capitalisme ou communisme. La politique n’est que le masque de l’occultisme des hommes morts, des vieux maîtres. L’occident est mort de la chair, sous le poids des Dieux. Les maîtres, les dictateurs ne sont pas les soldats, mais les mystiques de la science et de la conscience. Il faut ressusciter le corps. Il faut lire Le Théâtre et son double.

Il faut aussi se rendre au théâtre Paris-Villette, pour entendre et voir Artaud se chercher – ou plutôt, exploser, se creuser, se perdre.
Les metteurs en scène Jacques Bioulès et Lionel Parlier et l’interprète David Alaya ont choisi de ne pas donner le texte définitif de la conférence, mais des extraits préparatoires. Alors, la scène, c’est un lieu de chaos et de fabrique – la forge – où les mots naissent de l’exploration de l’espace, de ses ténèbres, de ses dangerosités : il dessine à terre, il écrit à la craie sur le sol des mots brouillés, illisibles peu à peu, il se prépare à la conférence et se perd, il se perd comme les mots écrits sur lesquels il ne revient pas autrement qu’en marchant dessus, en y passant sa veste ou sa masse : tout s’égare de la langue écrite pour laisser place à l’exploration des violences surprenantes et respiratoires du corps. Le théâtre ne doit pas être de parole.

Le jeu de la lumière est parfaitement maîtrisé, lumière d’angoisse et de mystère, proche parfois de celle qu’un Rembrandt a insufflée à ses toiles. Servi par des abat-jour de zinc irrégulièrement bas et qui font songer à une clinique sale ou usine de mort, ce jeu de la lumière est rythmé par l’interprète qui, en allumant ces abats-jour ou les éteignants, scande les pulsations de la voix, les martèle de clarté et d’ombre pour en rendre la fureur visible comme démente, et qui peu à peu va lui échapper.

Ici l’œil entend un cheminement de pensée et l’ouïe voit : les sens se répondent, car c’est le corps-sans-organe Artaud – son corps désorganisé, foutu, brûlé par les visions comme par la maigreur, les mauvais traitements – qui prend Voix et la ravage.
David Alaya n’a pas la maigreur d’Artaud, son dessèchement que l’on peut voir sur les photos, les films, ses dessins. Mais il est parfois pénétré mystiquement de la chair spasmophile et hallucinée d’Artaud. Son humour, il le rend dans sa gravité, son humour, avec sa pleine sagesse. Artaud semble là, qui brûle et se révulse.
Un jour, un ami offre Le Théâtre et son double à David Alaya, sportif et insouciant alors. Tout est là, comprend-il immédiatement. En 1997, le jeune acteur fait appel à deux metteurs en scène – Jacques Bioulès et Lionel Parlier – pour mettre en scène ces textes. Aujourd’hui, l’extase tente de se renouveler : il faut la suivre.

samuel vigier

Toto le Mômo
(d’après Antonin Artaud)
Mise en scène :

Jacques Bioulès et Lionel Parlier
Avec :
David Alaya
Durée du spectacle :
1 h 30

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