Agatha
Duras, entre l’intime et le tabou : l’inceste… Amour impossible, amour absolu
L’année 1980, Marguerite Duras lit Robert Musil, dont elle sort bouleversée, et écrit Agatha, la pièce de l’inceste.
Sur scène, un homme et une femme se parlent, distants, perdus. Ils se souviennent l’amour passé, gâché, et tentent de s’approcher, de se fuir. Un frère dit son amour à sa sœur, lui avoue qu’il fut le seul à l’aimer comme une femme, d’un amour absolu, d’autant plus qu’il est interdit. Ils sont seuls au monde dans ce dialogue d’âmes empêché et beau. Durassiens, le jeu sobre, la mise en scène onirique de Jacques Kraemer emportent et fascinent le spectateur.
Chez Duras, on peut envisager un jeu plus tonique et sauvage, dangereux. C’est une possibilité. Mais le travail des sentiments chez Duras est souterrain, et les rumeurs de bêtes, les cris intérieurs, les tempêtes de l’âme roulent toujours avec une légèreté de brise sur des feuilles.
Excursus – Une boîte à musique :
la voix mélodique et les pas des acteurs
Une boîte à musique enchâssant deux beaux danseurs blancs de pureté, et figés dans des poses aux allures d’une étrange éternité : ainsi peut apparaître la scène dans cette adaptation d’Agatha.
Sur une scène noire et circulaire, sur un fond vidéographique d’une mer aux rouleaux immenses et paisibles, deux personnages attendent, semblent solitaires, distants l’un de l’autre, puis se lancent : vers quoi ? quelque chose d’indéfinissable, de vague, d’absolu, de défunt aussi, peut-être… d’un Amour. Ici, le réalisme est fui, celui qui réduit la réalité aux gestes quotidiens, au monde des apparences et gestes de tous les jours.
Ici, il y a une Voix – unique et reconnaissable dans les deux voix riches, perdues et sensibles des acteurs. La voix de Marguerite Duras, distante, perdue, sensible : elle semble venir de lointains inatteignables, de profondeurs méconnues de l’être et du cœur – comme les vagues.
Cette Voix, elle parle chez ces êtres dans une abstraction lyrique et rêveuse. Qui est là devant nous ? Quels sont leur nom, leur passé, leur avenir ? On croit entendre parler l’Amour en sa propre langue, l’amour empêché et douloureux. On a l’impression que succèdent sur scène des saynètes mêlant quelque chose comme la dimension mythique de l’amour avec une intimité profonde et personnelle : les gestes de se voir et se fuir, les souvenirs d’une peau entrevue, les vieilles promesses, la maison perdue d’un autre temps, les rumeurs de la plage… tout cela si vague, si vague… D’où cette distance nécessaire de la langue : faire se répondre mythe et intimité. Et puis, quoi de plus infiniment lointain que l’intimité ? Et au plus profond de nous, on ressent, on partage les sentiments qui se disent sur scène.
Non réaliste, distant, le jeu vocal des acteurs n’en est pas moins sensible, et autorise l’individualisation des personnages : à la distance perdue et blessée d’Agatha – Lara Guiaro – répond l’appel douloureux de l’homme. À certains moments, Nicolas Rappo laisse percer un ton de voix aigu qui incommode d’abord, mais finalement, apparaît d’une profonde nécessité intérieure, vibration qui laisse filtrer la tension tremblante de cet amour interdit qui ébranle son âme, et se résout dans de belles et saintes larmes qui brûlent ses yeux sans couler, si ce n’est dans nos cœurs de spectateurs, d’âmes sensibles…
Mais il y a aussi quelque chose de victorien chez Duras – que la scène fait ressentir -, dans cette incapacité à dire, à formuler les choses, qui fait que l’on se demande : quel interdit, quel tabou entraîne l’amour sur ces voies difficiles que la langue emprunte ? On pense alors à La bête dans la jungle adapté au théâtre par Duras d’après Henry James, et où la bête est cette part du désir sauvage que l’éducation tente de faire périr et qui subsiste toujours en nous. On comprend peu à peu que la présence de la mère, le drame de l’inceste sont les raisons pour lesquelles les choses ne peuvent se dire : l’inceste n’est pas donné d’avance. Un frère et une sœur s’aiment, se sont aimés, ne doivent pas s’aimer. Ils fuient et se cherchent, et ne pourront jamais s’atteindre.
Leur amour, c’est l’Absolu qui se refuse et les dévore, les retire du monde humain : c’est l’inceste.
À cette Voix étrange de l’intime – et qui nous touche – il faut une présence, un jeu qui ne soit pas naturaliste. Nous sommes proches de Nietzsche : l’acteur n’est que le rêve de la musique, et ici la musique ce serait la Voix de Duras – et le fond musical lui-même. La musique trouve toujours place dans l’univers de Duras, jamais violente, si ce n’est de manière souterraine : Moderato Cantabile – doucement chantant. L’acteur alors ne peut être qu’une variation du fond musical : d’où ce jeu de Lara Guiaro et Nicolas Rappo, ce jeu qui n’est pas de l’ordre de la composition réaliste, mais plutôt proche de la dimension chorégraphique, d’une chorégraphie hiératique et tendue. Chacune de leurs poses -captivantes – naît de ce drame que nous avons évoqué et qui est tout intérieur – et que poursuivent cette Voix et le piano doux. Ces deux acteurs sont comme des marionnettes vivantes – dans ce sens très positif où aucun geste n’est superflu ni, a fortiori, insignifiant : ici tout fait sens, tout est symbolique. Leurs gestes deviennent autant de hiéroglyphes de nos états d’âme.
Et la mère, la mer qui fait fond vidéo, et tout sera recouvert…
Si je n’avais pas vécu l’histoire avec mon frère, je n’aurais pas écrit Agatha. C’est la conjugaison de deux faits : la lecture de Musil et mon adolescence avec ce jeune frère qui était un petit garçon silencieux, pas apprivoisé, très beau en même temps, un peu scolairement retardé, adorable. Sûrement si je n’avais pas vécu tout ça, cette immensité de l’amour de ce petit frère, je ne l’aurais pas écrit ce livre.
Marguerite Duras.
samuel vigier
Agatha (création)
Mise en scène :
Jacques Kraemer
Assisté de :
Jean-Philippe Lucas Rubio
Avec :
Lara Guirao et Nicolas Rappo
Scénographie et lumières :
Nicolas Simonin
Costumes :
Nathalie Berling
Maquillage :
Suzanne Pisteur