Mozartement vôtre

Mozartement vôtre

Un superbe spectacle, qui allie éclat du jeu théâtral, subtilité de l’humour, dynamisme de la farce… et virtuosité musicale

C’était, dimanche 30 octobre, la dernière de Mozartement vôtre – une fausse « dernière », succès oblige : le spectacle joue les prolongations pour quelques représentations supplémentaires les 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 13 et 14 décembre (voir les détails en fin d’article). Ne vous endormez cependant pas sur ces prochaines opportunités : il faut sans tarder réserver sa place pour la soirée de son choix car le théâtre Darius Milhaud se remplit très très vite…

Au vu de ce titre, aussi élégant qu’une révérence mais où l’humour cligne de d’œil, à quoi s’attendre ? Exactement à cela : un spectacle élégant, plein de finesse et de drôlerie, dynamique, nuancé de farce, où la musique – la vraie, la grande, celle de Mozart – finit tout de même par triompher, avec éclat, des petites mesquineries humaines dont même de talentueux musiciens ne sont pas exempts. L’un des personnages ne dit-il pas, d’ailleurs, C’est que la musique nous dépasse. Elle est grande, pas nous. Et ce pourrait être, pour peu qu’il doive y en avoir une, la morale de cette pièce.

L’argument est simple : le quatuor Barcarolle a été engagé par la Marquise pour donner un concert privé dans son orangerie. Les musiciens se retrouvent dans ladite orangerie pour répéter. Ils ont prévu de jouer le quatuor à cordes n° 17 en Si bémol majeur K 458 dit « La Chasse » de Mozart. Mais la répétition s’annonce sous les pires auspices : l’orangerie, sans oranges, est affligée d’un angle mort qui nuit à l’acoustique ; trois des musiciens arrivent en retard ; dès les premières échanges on sent poindre la tension, et les rancœurs vont aller s’exacerbant, chacun s’emparant du moindre mot de l’autre pour faire croître les frictions. L’atmosphère, à la querelle plus qu’au travail, se nourrit de la fulgurance avec laquelle les répliques rebondissent, allant d’un reproche l’autre – manque de ponctualité, défaut dans le jeu, soucis d’ego… – le tout entrelacé d’improvisations musicales éblouissantes…

Chaque personnage, que son nom réduit à sa fonction dans le quatuor – Premier (violon) Second (violon) Cello et Alto – semble n’être humain que dans sa capacité à se disputer allègrement avec ses partenaires de travail… quant au Valet – devenu ici une « Domestique » incarnée par Michèle Seeberger elle-même – il vient, d’une seule réplique touchant à un « legato », rehausser de son sérieux le débridé des dialogues entre les musiciens. Notons que la Domestique accueille les concertistes en tablier et gants de caoutchouc, accentuant ainsi un comique de « mise vestimentaire » qu’amènent les musiciens, tous – à l’exception de Premier, dont la tenue sombre et ajustée semble indiquer qu’il sera le plus sérieux dans le travail – affichant un débraillé bon enfant, la palme revenant à Cello, imposant de stature, portant manteau tombant mal et écharpe nouée à la diable, muni d’un sac en plastique informe dont le contenu paraît hétéroclite, et traînant son étui à violoncelle comme un fardeau. Pour appuyer encore ce désordre de toute sa personne il fait une entrée… fort étalée : une chute magistrale de tout son long qui le jette à plat ventre et, du même coup, vide son sac.
Il y a de la farce dans l’air – ce que ne démentira pas la suite du spectacle, où le comique de geste tient une large part, instaurant dans ses plus hauts accès de savoureuses ruptures de rythme au sein d’un comique de mots engendré notamment par l’emploi d’un jargon musical hyper spécialisé replacé dans des dissensions clownesques, ou par des échanges de potins valant, transposés dans le milieu confiné des musiciens professionnels, propos de commères tenus au salon de coiffure.

Ces répliques bondissantes, relevées d’un soupçon d’absurde – l’orangerie sans orange mais où furent cultivées des frugifères ; Second revenant de place en place à ses préoccupations d’horaires d’avions et de trains… – sont infiltrées de références littéraires qui viennent doubler les allusions musicales jetées en salves brèves tout au long de cette difficultueuse répétition comme jumelles des éclats de voix et des emportements des uns et des autres. La fantaisie de mots connaît, avec ces allusions musicales où les instruments cessent d’être eux-mêmes et sont portés au rang d’objets indéfinis aux fonctions multiples par l’inventivité de leurs propriétaires – qui vont tirer d’eux des percussions africaines… ou l’indicatif de Radio Londres ! – une surenchère des plus délectables.
 
Quant au décor, il épouse la progression du drame : d’abord un inextricable fouillis de chaises et de pupitres d’où chaque musicien va tirer ce qui lui revient au fur et à mesure de son arrivée sur scène, comme prélude à la répétition chaotique qui va se poursuivre jusqu’à la scission finale. Une fois les musiciens partis, comme il y a toujours, au théâtre, des coups du même nom qui surprennent le spectateur, un « noir » tombe et perdure le temps que se résolve la querelle. Chaque siège est alors bien en face de son pupitre, l’ensemble bien réparti sur l’espace scénique : l’ordre est à nouveau de mise, à l’image de ce qui va suivre. La Domestique, seule, est face au public ; dépouillée de son tablier et de ses gants de caoutchouc – mais pas de sa distinction un peu compassée, elle annonce le concert imminent et présente d’un ton solennel le morceau de Mozart qui va, enfin, être joué par le quatuor Barcarolle…

Oui, l’ordre est bien revenu : les membres du quatuor font une entrée bien hiérarchisée, posée et digne, portant cette fois la tenue de rigueur, le fameux costume queue-de-pie. Plus un mot : un regard entre Premier et Cello… le concert commence. Le théâtre et ses lazzi ont déserté la scène telle la marée descendante ; ne subsiste plus que la musique dans toute la pureté de la belle interprétation des quatre musiciens, que l’on sent habités par leur partition et prolongés tout entiers – corps et âme – par leur instrument. Ils deviennent musique jusqu’à la dernière note et semblent ne retrouver leur statut humain que pour saluer le public.
Le miracle de ce spectacle ? Offrir deux moments de grâce, distincts et différents – l’un théâtral et farcesque, l’autre musical – mais tout aussi envoûtants. Mozartement vôtre ou l’effacement des frontières entre les arts…
À cela ne pouvait que correspondre une abolition dans les faits : les quatre membres du fictif quatuor Barcarolle sont d’authentiques musiciens professionnels dont le talent d’interprète, qui s’épanouit sagement au moment du concert, n’a d’égale que leur virtuosité d’acteur, manifeste à travers l’expressivité de leurs mimiques, la parfaite justesse de ton qui colore leurs répliques, la fascinante et véloce finesse avec laquelle ils détournent leur instrument de son usage habituel.

Un mot encore pour remercier Michèle Seeberger de sa gentillesse, qui me confiait, après la représentation, et pour m’aider à rédiger cette chronique, une copie du texte d’Éric Westphal (actuellement indisponible) assorti de ses propres notes de mise en scène – ce qui m’a permis d’apprécier à leur juste importance les modifications qu’elle a apportées à l’œuvre originale, poussant celle-ci plus loin encore dans le foisonnement des références et l’incessant pétillement des dissensions resurgissant à tout propos.

isabelle roche

Mozartement vôtre
Mise en scène et adaptation :
Michèle Seeberger
Avec :
Julien Vanhoute, Christophe Brucker, Alain Tresalet, Christophe Oudin, Michèle Seeberger
Musique :
Quatuor à cordes n° 17 en si b majeur K. 58 « La Chasse » de W. A Mozart
« Menuet des automates » de Henry Loche
Musiques additionnelles de Christophe Brucker
Durée du spectacle :
1h15

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