Le Baiser sur l’asphalte
Grand dramaturge brésilien, Nelson Rodrigues nous livra un thriller/pamphlet angoissant et beau : le baiser sur l’asphalte
Le commissaire Cunha rage : pour une baffe malheureuse donnée à une femme qui a eu la mauvaise idée de faire une fausse couche, le journaliste Armando Ribeiro vient de briser sa carrière.
Ce dernier surgit alors, fascinant et sulfureux, souple et concupiscent comme un Méphisto, un acteur de commedia dell’arte : une belle prestation de l’acteur, constamment dégueulasse et nauséeux. Le moyen d’oublier l’affaire, de mettre la ville à genoux d’admiration, il l’a : un jeune homme vient de mourir après avoir été renversé par un bus, un autre s’étant précipité vers lui pour lui lever la tête, l’embrasser sur la bouche, devant toute la ville, Arandir. Il attend en bas, interrogé… l’affaire peut se lancer, implacable machine inhumaine de la société inhumaine qui condamne tout amour différent. L’affaire : le baiser sur l’asphalte.
Critique de la société brésilienne : La machine sociale inhumaine
De là, trois cercles de vie, de société, d’inhumanité se déploient en parallèle, se croisent, s’influencent mutuellement en une série de tableaux catastrophiques, développant chacun leur logique propre mais au fond identique en cruauté. Trois cercles : celui du Pouvoir corrompu (ou essentiel ? le Pouvoir cruel par essence ?) – machiavélique et brutal, jusqu’au viol insoutenable d’une femme – représenté par la police d’État et le journaliste ; celui de la société civile – collègues de travail, « amis »… -, espace de la médisance, de la rumeur et de la haine infinie ; celui de la famille, où la femme aimée dès l’enfance croit son mari à l’absolu d’abord, comme sa sœur aussi, et où toutes deux peu à peu détruites, l’abandonnent ; espace aussi où le beau-père a un secret qui le pousse à détruire Arandir… Entre chaque espace, chaque tableau, la régie a trouvé un fond musical apocalyptique saisissant (que l’on regrettera d’entendre, une fois, coupé mal à propos)
Ces trois cercles : Pouvoir, société de rumeur, famille : leurs espaces respectifs peu à peu s’échangent, s’emmêlent, et la séparation classique des temps (les tableaux) et des espaces (les lieux) n’opère plus, car le Mal est partout. Dans chacun de ces cercles : la haine, la cruauté, l’entropie ; le Pouvoir qui glisse comme un serpent, un guignol malsain et vorace (le journaliste). Peu à peu, l’appartement du journaliste, d’Arandir, la chambre où il fuit… tout se confond, le monde entier étant dévoré par les journaux détritus et calomniateurs qui jonchent le sol et prolifèrent – envahissement objectal qui fait penser à un Ionesco, mais qui serait plus politique… et cette confusion est véritablement onirique, ou plutôt cauchemardesque. Le Brésil a un long passé de dictature, et cette pièce en montre les fonds d’horreur, lorsque le dernier cercle de sauvegarde qui subsiste dans nos sociétés face au Pouvoir qui abandonne ou anéantit – ce cercle : la famille – se trouve lui-même troué, brisé par la force médiatique. Certes, la pièce ne respecte pas l’unité d’action, et à la critique du politique se mêle bizarrement une lecture psychanalytique… mais, c’est peut-être pour offrir un jeu d’interrogation d’autant plus complexe que la société est dangereusement tordue : ici, le Pouvoir ne triomphe pas seulement grâce aux armes, à la violence. Le peuple aussi a son mot à dire : le Pouvoir joue sa force grâce au peuple, derrière tout cela, il y a un journaliste… mais aussi la haine, l’atrocité d’une société apte au mensonge, à la calomnie, aux insultes, au coup de poing spontané lorsque quelqu’un déroge à ses tabous, société machiste et ignoble.
Critique de la société humaine : L’amour anéanti
Ici, les choses ont du mal à se dire : des phrases commencées ne sont pas achevées, on est dans une écriture du retrait féroce, de l’allusion difficile (le procédé de l’ellipse est peut-être trop récurrent) – et l’homosexualité, son accusation directe, même le Pouvoir a du mal à la dire.
Corollairement, il n’y a pas d’explication, affirmée par l’auteur comme vraie, à l’acte d’Arandir – le jeu d’Aurélien Chaussade est touchant de détresse. À sa femme, le jeune homme donne une belle raison -christique baiser donné au mourant – à ce geste : on voit un homme mourir, on voit un homme là qui meurt devant soi, et on refuse le dernier geste d’humanité, de tendresse humaine ? Il précise même que c’est l’homme qui l’a demandé, ce baiser, et avec tant de faiblesse… L’humanité belle et admirable, ou bien est-ce l’homosexualité ? L’auteur ne tranche pas, ne sombre pas dans le plaidoyer facile contre les seules calomnies sociales et manipulations médiatiques. Trancher, ç’aurait été condamner l’homosexualité. Mais il ne s’agit pas non plus uniquement de condamner directement l’homophobie. Le point commun entre ces deux possibilités d’interprétation (décryptage de la machine médiatique / critique de l’intolérance) ? L’Amour ! Et corollairement exposer la machine atroce de la société, société doublement coupable de condamner un amour universel qui se moque de la pudeur face à l’inconnu – société incapable de le concevoir possible une seconde – et un amour humain qui se moquerait de la censure et du Pouvoir – sur lequel cette société crache.
Critique politique désuette – critique morale constante
Belle pièce – beau jeu aussi bien que parfois inégal ! – que celle-ci, intransigeante comme beaucoup aujourd’hui, à montrer l’atrocité humaine… mais recélant la possibilité d’un baiser d’Homme. Les ressorts dramatiques ont un peu vieilli, par simplicité et grossissement narratif et psychologique – moins efficaces quant à la précision que ceux auxquels recourt, par exemple, Costa-Gavras – comme a pu vieillir le premier théâtre d’Adamov, plein de naïveté. Mais l’intention demeure humaine, et le sujet intéressant pour une société dont le tout-médiatique – séries télés notamment et pas seulement – tend à donner un visage de pur monstre fou ou manipulateur aux criminels, aux délinquants, sans véritablement s’interroger sur les ressorts authentiques de certaines déviances, et de ses propres jugements. Toutefois, peut-être renverse-t-elle simplement cette présentation propre à notre univers télévisuel, en montrant l’Horreur pour le coup de manière trop schématique chez le Pouvoir ? Cette pièce serait-elle devenue aujourd’hui un plaidoyer « facile », une histoire dramatique émouvante davantage qu’une machine à décrypter les fonctionnements authentiques du Système, encore opérante pour un engagement réel ? Quoi qu’il en soit, il est toujours bon d’avoir à s’interroger sur la vérité de nos jugements et leur masque pour notre infamie.
Bien que sa portée politique soit moindre que lorsqu’elle fut écrite, cette pièce demeure utile à une bonne hygiène morale – geste moral que l’auteur lui-même récalmait pour le théâtre :
Le théâtre, c’est avant tout une cour d’expiation. Il serait peut-être plus logique que nous ne voyions les pièces non pas assis, mais ahuris et à genoux. Car ce qui se passe sur la scène, c’est le jugement du monde, notre propre jugement, le jugement de ce que nous avons pêché.
Nelson Rodrigues.
Et le geste demeure d’une grande pureté poétique : le baiser sur l’asphalte.
samuel vigier
Le Baiser sur l’asphalte
(Texte français : Angela Leite Lopes – Disponible chez Actes Sud)
Mise en scène :
Thomas Quillardet
Collaboration artistique :
Audrey Lamarque
Dramaturgie :
Maria Clara Ferrer
Avec :
Lionel Tua, Bernard Lanneau, Aurélien Chaussade, Mounir Margoum, Julien Saada, Maria Clara Ferrer, Julie Kpéré, Claire Lapeyre-Mazerat, Alice Le Strat
Costumes :
Karine Vintache