Teresa Valero, Contrapaso – t.01 : « Les enfants des autres »

Teresa Valero, Contrapaso – t.01 : « Les enfants des autres »

Contrapaso – contrepoint – est une technique de composition musicale suivant laquelle on développe simultanément plusieurs lignes mélodiques. Teresa Valero développe un récit au cœur de l’Espagne franquiste des années 1950 en entremêlant intrigue policière, histoire, journalisme sous un régime dictatorial et chronique sociale de ces années de plomb.
L’album débute en 1956 quand Emilio Sanz, le journaliste des faits divers de La Capitale, est appelée par l’inspecteur Carado. Un cadavre de femme a été repêché dans le fleuve. Sur place, il constate que ce n’est pas l’œuvre de l’assassin qu’il traque depuis qu’il a débuté dans le journalisme, en 1939. C’est à ce moment que quelqu’un a commencé à tuer des femmes les plaçant dans des postures théâtrales, entourées de détails.

Léon Lenoir rend visite à sa mère à l’hôpital psychiatrique Montfavet avec de venir en Espagne intégrer La Capitale. Là, il doit faire équipe avec un Sanz qui l’ignore totalement. Pour tenter d’identifier cette femme dont l’autopsie révèle un lourd passé médical, il est décidé de l’exposer. Lors du défilé de ceux qui recherchent un proche disparu et des curieux, Leon remarque une dame qui semble connaître la défunte. Il la poursuit, arrache son écharpe qui dévoile un bec-de-lièvre, mais elle s’échappe.
Et dans cette Espagne franquiste, la traque des deux journalistes va s’enfoncer dans les horreurs du régime, des enfants volés, des traitements psychiatriques orchestrés par le régime…

Comme dans tous régimes tyranniques, la censure muselle la presse, le climat de peur, de soupçon, de surveillance, structure une société prisonnière. Le journalisme doit relayer la propagande officielle. Toutefois, certains cherchent à préserver la vérité, à distiller, entre les lignes, la réalité.
Contrapaso se présente comme une œuvre de fiction basée sur des faits réels, des personnages authentiques. C’est le cas de la fillette de quatorze ans, n’en paraissant que paraît neuf car elle a toujours manqué de calcium Elle accompagne son père médecin légiste. Elle est devenue une des premières femmes légistes du pays. C’est aussi par de tels actes, un père voulant pour sa fille un autre destin que mère au foyer, que la résistance s’est organisée même si elle n’a pas été couronnée de succès immédiatement.
En 1939, dans le but d’établir une relation entre marxisme et déficience mentale, un psychiatre a mené, des études sur un groupe de femmes incarcérées. Les moyens utilisés étaient monstrueux. Teresa Valero met en scène les adoptions de bébés volés dans des prisons, des cliniques ou des hôpitaux, un phénomène qui se chiffre à quelque 300 000 enfants entre 1938 et 1990. Elle raconte le sort des femmes victimes d’un système patriarcal et autoritaire. L’enquête policière permet de faire émerger des crimes franquistes masqués par le silence exigé par le régime.
Deux protagonistes portent le récit, Emilio Sanz, homme désabusé, marqué par la guerre civile et les compromissions imposées par la dictature, Léon Lenoir venu de Paris pour retrouver ses racines et qui découvre une société bien différente.

Le graphisme est fabuleux. Basé sur des repérages, des témoignages, une traque de détails qui pourrait être insignifiants, il donne une réalité presque cinématographique. Les personnages sont dessinés avec une précision qui souligne leurs troubles, les bouleversements auxquels ils sont confrontés, leur fatigue dans une société meurtrie.
Les décors urbains, les intérieurs sombres, les lieux de pouvoir, sont minutieux, rendant une atmosphère réaliste et oppressante. Les costumes, les voitures, les intérieurs sont restitués avec une exactitude qui ancre le récit dans son époque. La palette est dominée par les tons sépia et gris-bleu, des teintes qui évoquent la censure, l’oppression, la tristesse d’une Espagne figée dans le franquisme.

Contrapaso n’est pas qu’une simple enquête policière, c’est un récit qui dévoile une réalité historique et sociale, qui questionne la place du journaliste face à la dictature, le sort des femmes et les horreurs sans nom d’un régime prêt à tout pour se maintenir. Teresa Valero conjugue rigueur historique, tension dramatique et profondeur humaine. Elle offre une œuvre dense, engagée captivante par son intrigue.
Paraît simultanément un tome 2, une suite bienvenue.

Teresa Valero, Contrapaso – t.01 : « Les enfants des autres », Dupuis, Label Aire Noire, septembre 2025, 152 p. – 25,00 €.

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