Stéphane Marchetti & Rafael Ortiz, Henri de Turenne – Sur le front de Corée
Le travail d’un reporter sur le terrain
Albert Londres est un journaliste qui a révolutionné le reportage avec des enquêtes retentissantes. Il privilégiait le terrain et l’investigation plutôt que les dépêches et les communiqués officiels. C’est en 1932, lors d’un retour de Chine, en pleine guerre sino-japonaise, qu’il disparaît, à 47 ans, dans l’incendie et le naufrage d’un paquebot.
Pour honorer son engagement et sa mémoire, sa fille Florise et des anciens compagnons créent le prix Albert Londres de la presse écrite et remettent la première distinction le 1er novembre 1933. C’est Émile Condroyer qui le reçoit pour La Maison du Grand Silence – Le Journal.
Les Éditions Dupuis, en partenariat avec l’INA et Lumni Enseignement, ont souhaité mettre en lumière des textes couronnés par le plus prestigieux des prix journalistiques francophones. Cette nouvelle collection, Prix Albert Londres, comportera cinq volumes qui sont en cours de réalisation. C’est Henri de Turenne, et son travail journalistique sur la guerre de Corée, qui inaugure la série. Le projet éditorial est clair. Le texte primé est l’ADN de l’ouvrage. Mais l’album fait aussi revivre l’immersion de la, ou du, reporter.
Henri de Turenne, jeune journaliste, est convoqué par Maurice Nègre, le patron de l’AFP, en cette fin du mois de juin 1950. Les forces nord-coréennes ont envahi le Sud en accusant l’armée de Séoul et les Américains d’avoir franchi le 38e parallèle. Les Nations-Unies votent une intervention militaire. Maurice Nègre demande à son journaliste s’il veut couvrir ce conflit. Bien qu’il doive se marier dans un mois, il accepte. (Il ne reviendra que huit mois plus tard.)
On suit alors le reporter sur le front avec différentes forces armées, à Taejon, à Fusan, dans la baie d’Incheon, à Séoul… C’est aussi la description des combats, des villages bombardés, des exécutions, des difficultés logistiques pour la rédaction et l’envoi des articles, l’omniprésence de la violence, de la mort. Mais c’est également le récit de cette guerre, le contenu de ses articles pour raconter l’environnement, les contacts, les rencontres, les amitiés, ses attitudes face aux événements, la peur ressentie au contact de l’ennemi, les moments de détente.
Rafaël Ortiz qui a travaillé dans le comics américain possède l’art d’animer des scènes d’action, est familiarisé avec le dessin de soldats, d’armes. Aussi, avec un trait nerveux et charbonneux, il rend compte de la saleté d’un conflit. Ses soldats sont boueux, poussiéreux et ne ressemblent plus aux fiers combattants après quelques jours au front.
Un dossier riche en archives complète brillamment l’album.
Cet album montre un journaliste sur le terrain, la place où il devrait être, le cœur de son métier. Un premier tome remarquable qui fait vivre ce conflit méconnu par un témoin de premier ordre. De plus, la veuve du journaliste a mis à disposition du scénariste des mémoires inédites.
serge perraud
Stéphane Marchetti (scénario) & Rafael Ortiz (dessin et couleur), Henri de Turenne – Sur le front de Corée, Dupuis – Aire Libre, Coll. « Prix Albert Londres », octobre 2024, 120 p. – 25,00 €.