Stefanie Moshammer, Vegas and She
Féministe à sa façon, la photographe invente des feintes de fusions et des déplacements. La pulpe érotique est désossée même si les corps semblent offerts ou embrassés. La photographe cherche moins à saisir les idoles dérisoires que leur creux existentiel. Vertige (de l’amour), humour, tendresse cohabitent avec des forces obscures. Elles deviennent les seules promesses de lumière. La photographe joue de contrastes incessants entre les stéréotypes et une « vérité » moins idyllique. La paix cohabite avec la violence selon un mouvement très particulier de prises qui relient grands espaces et frontières urbaines, lieux de perditions ou ceux de passage.
Dans une telle étoffe des songes (qui n’en sont pas) s’inscrit le décloisonnement du réel. La photographie ne le recouvre pas mais pénètre son corps opaque. Stefanie Moshammer joue avec délice les retorses qui empoignent systématiquement les images par leur envers. Il arrive que même des vieux rombiers aux rondeurs hypertrophiées qui découvrent une certaine idée de la lubricité veuillent s’y consacrer. Mais la photographe ne les caresse pas dans le sens du poil.
Néanmoins, chacune de ses photographies se dévore sans fin pour qui a de l’appétit. A sa manière, elle fait moins les Madeleine que du Proust : celui qui avec le simple nom de Coutances, voyait une cathédrale normande que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante, couronne par une tour de beurre. Ses clichés claquent au vent en hébergeant l’imaginaire hors de ses gonds et c’est un régal. Las Vegas est singé en de nouveaux signes. Exit les brushings gonflés et laqués comme on en faisait dans les années 60. L’artiste a glissé depuis longtemps en concubinage avec une certaine avant-garde postmoderne pour empoigner systématiquement par revers les choses vues afin de provoquer des résonances inattendues sur des boulevards du crépuscule.
jean-paul gavard-perret
Stefanie Moshammer, Vegas and She, 2015, Fotohof edition, 112 p.
